Georges Simenon ne fut pas seulement l’écrivain des canaux flamands ou wallons, pas seulement celui des fleuves ou des villes (Paris par exemple), voire l’auteur qui choisit tant de régions du monde pour y tisser sa trame. Le Liégeois fut aussi extrêmement sensible à l’ambiance des villes portuaires.
Ce sont des territoires qu’il hanta pendant trois décennies (de la fin des années vingt avec les premières vacances à l’île d’Aix en 1927 à la fin des années cinquante au moins lors de l’installation à Cagnes sur mer) parce qu’ils représentaient pour lui non seulement des lieux de passage mais plus encore des lieux de rupture où bon nombre de ses personnages alors à un tournant de leur vie, étaient face à un choix. Les cités portuaires françaises, sans être les seules- on pense à Hambourg ou Arkhangelsk par exemple- furent le cadre de nombre de ses œuvres. Pour s’en tenir à l’hexagone, reviennent souvent Les Sables d’Olonne, Dieppe, Concarneau, Rochefort, dont il dira qu’elle « n’est pas grand-chose depuis la suppression de l’arsenal ; c’est presque une ville morte » (Le flair du petit docteur , 1943) et surtout La Rochelle, cadre de trente-quatre de ses romans et nouvelles. Ce tropisme atlantique n’évinça pas le Levant pour autant avec le choix évocateur de Cagnes, Nice, Antibes, Hyères ou Porquerolles.
Partout Simenon, en se mêlant à la population locale, observait les lieux et les gens, fixait le paysage ou plus encore l’atmosphère en quelques lignes. Cette atmosphère qui créait des connivences entre les actions, les personnages, l’ambiance, les sensations et qui transformait les clichés qui collent à bon nombre de ports (pluie, quais humides, brouillards, bistrots, monde interlope) en une sorte de présence active. Ainsi dans Le testament Donadieu (1937) : « Chacun savait que les eaux du bassin, gonflées par une marée d’équinoxe, affleuraient les quais et que les bateaux semblaient naître à même le pavé. Au-delà de la tour de la Grosse Horloge, la marée montait, les bateaux se soulevaient insensiblement et les mâts arrivaient à dépasser le toit des maisons des quais». Il fit ainsi de cet élément d’arrière-plan en apparence, un acteur à part entière capable d’influencer le déroulement de l’intrigue.
Sans avoir la prétention ni la compétence pour proposer un travail sur le rapport de Simenon avec les villes portuaires, je poursuivrai cependant cette courte réflexion en me concentrant sur une petite dizaine d’enquêtes du commissaire Maigret qui se déroulent dans un port ou en bord de mer. Très vite, l’on se rend compte que l’océan est loin de tenir une place privilégiée. Dans Un crime en Hollande (1931), il ne participe que de loin au décor à travers une rapide allusion à l’embouchure de l’Ems : « Autour de la ville, une digue qui l’encerclait avec des passages pouvant être fermés par forte mer à l’aide de lourdes portes semblables aux portes d’écluse. Au-delà, l’embouchure de l’Ems. La mer du Nord, des cargos en déchargement sous les grues d’un quai, des canaux et une infinité de bateaux à voile, grands comme des péniches, lourds comme elles mais taillés pour franchir les houles marines. » Pareillement dans Piet le Letton (1930), Fécamp n’apparait qu’en filigrane saisie par les exhalaisons et les sons: « Fécamp, une odeur compacte de morue et de hareng. Des monceaux de barils. Des mâts derrière les locomotives, des sirènes au loin ». Et Concarneau dans Le chien jaune (1931) guère davantage hormis les lignes de l’incipit qui fixent rapidement les traits désolés du tableau où le vent le dispute à la nuit : « « Vendredi 7 novembre. Concarneau est désert. L’horloge lumineuse de la vieille ville qu’on aperçoit au-dessus des remparts marque onze heures moins cinq.. C’est le plein de la marée et une tempête du sud-ouest fait s’entrechoquer les barques dans le port. Le vent s’engouffre dans les rues où l’on voit parfois des bouts de papier filer à toute allure au ras du sol. Quai de l’Aiguillon, il n’y a pas de lumière. Tout le monde dort. » Et pourtant, la plus grande partie de l’intrigue se déroulera dans un café-hôtel sis face à l’entrée de la ville close tout près du quai. Dans Maigret à l’école (1938), rien non plus sur la mer ou ses paysages, hormis une allusion à la mytiliculture alors que l’enquête se passe à Saint-André sur mer (Charente-Maritime). Le constat est le même ou presque avec mon ami Maigret (1949) dans le cadre de l’île de Porquerolles où « le terrain était plat, désert, la route bordée de tamaris avec un palmier par-ci, par-là puis des salins blancs sur la droite. Le dépaysement était aussi total que si l’on s’était trouvé transporté en Afrique avec un ciel bleu porcelaine, une atmosphère parfaitement immobile. »
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