Le Centre International de la Mer a 40 ans : le récit des origines par Benedict Donnelly
Juin 1985 : au cœur de la Corderie Royale de Rochefort, s’ouvre un lieu culturel insolite, exclusivement dédié … à la mer.
Cette création n’allait pas de soi. A la différence des autres projets culturels soutenus par l’Etat, grâce à la création du Ministère de la Mer au début des années 80 – Océanopolis à Brest, Nausicaa à Boulogne sur Mer… -, la municipalité de Rochefort n’avait fait remonter au cabinet du Ministre de la Mer, Louis Le Pensec, aucun projet.
J’en suis le premier témoin, ayant été chargé à l’automne 1981 par le Ministre d’élaborer les grandes lignes de l’action culturelle maritime de l’Etat (Cf. l’autobiographie de Louis Le Pensec « Ministre à bâbord » parue en 1997 aux Editions Ouest-France.)

Je ne connaissais de Rochefort que ses bouchons, sur la route de Royan et d’Oléron, lorsque je suis contacté à l’automne 1982 par un professionnel de l’audiovisuel public, Yves Le Gall, initiateur avec Pierre Schaeffer, fondateur et directeur du Service de la recherche de l’ORTF (l’office de radiodiffusion et de télévision française), d’une radio sur ondes courtes à destination des marins de commerce : Antelim (Association Nationale des Télécommunications du Littoral et de la Mer).
Antelim était une association de marins de commerce qui fonctionna de mars 1979 à septembre 1984.
Avec le recul, son mode de fonctionnement apparaît comme une préfiguration d’internet :
« Le mode horizontal de communication en était le suivant : une trentaine de groupes de marins et d’épouses se constitua sur le littoral, là où ils habitaient. Ces groupes, appelés unités d’expression et de communication (UEC), décidaient des contenus des émissions et de leur programmation. La diffusion était assurée sur ondes courtes par Radio France Internationale. Le retour était assuré par radiotéléphonie »
(Jacques Perriault « Réseaux de communication horizontale, un aperçu à travers le temps » Le Temps des Media n°18 2012).

A l’occasion de sa venue Place de Fontenoy à Paris, siège historique du Ministère de la Mer, Yves Le Gall m’invita à venir à Rochefort où Antelim venait d’installer un studio de radio dans un local d’environ 30 m² non aménagé, dans l’aile sud de la Corderie Royale, presque totalement reconstruite près de 40 ans après avoir été incendiée par l’occupant allemand en septembre 1944.
Il avait proposé à la municipalité de Rochefort, qui lui avait accordé un bail précaire, de faire de la Corderie Royale le siège d’Antelim en installant au rez de chaussée de l’aile Sud sur environ 1000 m² une véritable station de radio.
Dans les jours qui suivirent ce rendez-vous, je reçus une lettre officielle du maire de Rochefort, Jean-Louis Frot, m’invitant à visiter la Corderie Royale et plus globalement le site de l’ancien arsenal royal et à échanger sur le projet d’Antelim.
Le 2 décembre 1982 – jour de mes 33 ans…. – j’arrivais à la gare de Surgères en fin de matinée par le train Corail du matin (le premier TGV ne circulera qu’à la fin juin de 1993).
Première surprise, c’est le maire en personne qui m’accueillit avec sa voiture personnelle et qui, durant tout le trajet d’environ une demi-heure de Surgères à Rochefort me commenta avec passion la diversité des paysages et des cultures que nous traversions.
Puis, ce fut le choc de la découverte de la Corderie Royale. Comme je l’ai écrit dans mon livre « Petite ballade littéraire autour de l’Hermione », Erik Orsenna, quelques années plus tard, mettra des mots sur mon émotion : « La Corderie appartient à cette collection très restreinte de structures élémentaires qui nous parlent, nous apaisent, nous agrandissent, nous élèvent… comme une cadence de Bach ou une phrase de Proust »

Effet de surprise garanti et ce d’autant plus que la Corderie n’était pas encore totalement reconstruite et que les tailleurs de pierre intervenaient toujours sur la partie centrale.
Autant dire que le maire de Rochefort, rejoint pour le déjeuner par son adjointe Françoise Jouanneau et Emmanuel Lopez, directeur-adjoint du Conservatoire du Littoral, n’eut guère de mal à me passionner pour l’histoire de sa ville, si intimement liée à celle de la Marine Royale, et pour le combat de sa vie, la restauration de la Corderie Royale, joyau de l’arsenal de Louis XIV, laissée pendant 20 ans à l’état de ruine après l’incendie de 1944, classée monument historique en 1967, prélude à un chantier monumental de 12 ans qui s’achèvera en 1984.
La réunion de travail en début d’après-midi à l’Hotel de Ville en présence d’Yves Le Gall évoqua le projet d’Antelim et ses incertitudes financières et l’échange se recentra très vite sur la possibilité de l’ouverture au public de la Corderie Royale.
C’était pour moi une évidence, moins pour le maire, avant tout préoccupé par l’achèvement de la restauration et la recherche d’occupants solvables des 14 000 m² de la Corderie. Un objectif déjà atteint aux 2/3, la Chambre de Commerce et d’industrie de Rochefort occupant déjà toute l’aile nord, la partie centrale étant réservée à la médiathèque municipale et l’étage de la partie sud déjà occupé par les bureaux du conservatoire du littoral et de la ligue pour la protection des oiseaux.
Le maire me fit un appel du pied personnel, sollicitant mon aide pour porter un projet sur ĺa mer au cœur de la Corderie, en symbiose avec son histoire.
De retour Place Fontenoy, j’eus rapidement l’occasion d’évoquer le site de Rochefort. Pierre Léonard, le Président du Conseil Supérieur de la Marine Marchande souhaitait organiser un colloque national sur l’actualité de la politique maritime de Colbert à l’occasion du 300 ème anniversaire de la mort de Colbert. Je lui suggérais de décentraliser ce colloque à Rochefort, ville arsenal au bord de la Charente, créée au 17 ème siècle sur décision de Colbert.
Grâce à l’engagement de Pierre Léonard, au soutien de Louis Le Pensec et de Guy Lengagne qui lui succède Place Fontenoy en mars 1983, à l’implication de la municipalité de Rochefort, du département de Charente Maritime, de la Région Poitou Charentes et du préfet de Région, le « colloque Colbert » qui se tient au Palais des Congrès de Rochefort, les 17 et 18 octobre 1983, sera un moment fort pour l’ensemble de la communauté maritime française.


De droite à gauche, à la tribune, l’historien Fernand Braudel, Jean-Louis Frot (maire de Rochefort), Martine Remond-Gouilloud (juriste) Michel Crépeau (ministre et maire de La Rochelle), Jacques Monestier (préfet de Région)
Ce sera aussi le vrai point de départ du Centre International de la Mer officiellement créé deux ans plus tard en juin 1985.
Car une étape essentielle a été franchie : Rochefort et tout particulièrement la Corderie Royale ont (re)trouvé leur place dans l’imaginaire maritime français.
Dès le printemps 1984, le comité interministériel de la Mer valide la Corderie Royale comme un des lieux culturels maritimes majeurs à même de bénéficier du soutien du tout nouveau Fonds d’Intervention et d’Action Maritimes (le FIAM).
Un soutien sous conditions : l’élaboration d’un projet culturel crédible et structuré, et le feu vert de l’administration préfectorale pour l’ouverture au public de l’aile sud de la Corderie.
Les grandes lignes du projet ont été déjà esquissées et validées par un groupe de travail commun au Ministère et à la municipalité : « raconter » la Corderie Royale, joyau architectural et établissement industriel indissociable de l’histoire de la création et du destin de l’arsenal de Rochefort ; enrichir par la rencontre et l’échange, dans un lieu symbolique de la « France de la Mer », à l’écart des rivalités portuaires, la compréhension des enjeux maritimes contemporains.
Pour porter le projet, le principe de la création d’une association dédiée au projet s’impose rapidement.
Je propose à Jean-Louis Frot une personnalité forte pour la présider : Paul Guimard, écrivain, passionné de mer et conseiller culturel du Président de la République.
Je connaissais bien Paul Guimard depuis la campagne présidentielle de 1981. Nous animions ensemble le groupe mer du PS qui avait élaboré le projet maritime de François Mitterrand, formulé dans un livre « La mer retrouvée » dont j’avais piloté la rédaction.

Paul accepte, à condition que je sois à ses côtés comme vice-président délégué.
Lors de notre première rencontre avec Jean-Louis Frot, je leur propose de nous placer sous la bannière des centres culturels de rencontre, un label attribué par le Ministère de la Culture « aux monuments historiques ayant perdu leur vocation d’origine ».et à même de « prendre part à une nouvelle vie culturelle, artistique ou intellectuelle »
Contact est pris avec l’Association des Centres Culturels de Rencontre abritée à l’Hôtel de Sully, dans le quartier du Marais à Paris, siège de la Caisse Nationale des Monuments Historiques, interlocuteur connu de la Corderie Royale, classée monument historique en 1967 : un classement fondateur de sa renaissance.
Un premier contact suivi de plusieurs réunions de travail à Paris et à Rochefort, conclues par l’intégration de la Corderie – après validation d’un modèle économique basé sur un autofinancement majoritaire, complété par des subventions publiques – comme sixième Centre Culturel de Rencontre (26 aujourd’hui) aux côtés notamment de la Chartreuse de Villeneuve lez Avignon, des Salines d’Arc et Senans et de l’Abbaye de Royaumont.

Parallèlement à la structuration de l’association, le travail est engagé tout au long de l’année 1984 pour permettre l’ouverture au public d’un ancien établissement industriel dont ce n’était pas la vocation.
Principal obstacle au sens propre comme au sens figuré : la présence au rez de chaussée de l’aile sud de la Corderie de deux escaliers monumentaux en béton, prévus lors de la reconstruction pour permettre l’évacuation en cas d’incendie des personnes travaillant à l’étage pour le Conservatoire National du Littoral et la Ligue pour la Protection des Oiseaux. Après bien des péripéties, c’est le soutien personnel de Jacques Monestier, le Préfet de Région, qui permet de lever le blocage des services de sécurité avec une solution pragmatique : pour le cas exceptionnel où il ne serait pas possible d’évacuer le personnel par l’escalier principal, on mettra en place des toboggans du même type que ceux utilisés dans l’aviation !
Reste à recruter un directeur…
Nous lançons ensemble, Jean-Louis Frot et moi, une procédure de recrutement dont les auditions se déroulent dans le bureau de Paul Guimard à la Haute Autorité de l’Audiovisuel. Après quelques péripéties, nous recrutons finalement Jean-Pierre Chesné avec lequel j’avais travaillé, dix ans auparavant, au sein du Groupe de recherche sur l’éducation permanente (le GREP).
Et le jour J, le 5 juin 1985, Paul Guimard peut couper le traditionnel ruban lors de l’inauguration officielle du Centre International de la Mer dans l’aile sud de la Corderie Royale. Avec sa concision habituelle, il relie le passé au présent et ne fait pas mystère des ambitions du CIM :
« Beaucoup d’aventures de grand vent sont parties de Rochefort. D’autres vont aujourd’hui en repartir, des aventures de l’esprit : ce ne sont ni les moins exigeantes, ni les moins périlleuses… »

L’inauguration du CIM a eu lieu le 5 juin 1985. Au centre, le premier président Paul Guimard coupe le ruban. Jean-Louis Frot, maire de Rochefort, est à droite
La Corderie Royale, pour la première fois de son histoire multiséculaire, s’ouvre à la visite du public.
Cette ouverture va créer une dynamique nouvelle qui bénéficiera au projet du Jardin des Retours, imaginé par le paysagiste Bernard Lassus.
Paul Guimard emportera la conviction de François Mitterrand et l’inscription du Jardin des Retours dans les grands projets de l’Etat, assortie d’une condition : le financement par Bernard Lassus d’une animation permanente de l’aire des gréements avec des manœuvres de voiles évoquant les grands navires d’autrefois.
Un préalable oublié en route par son concepteur… mais pas par l’équipe du CIM et qui suscitera chez elle, des années plus tard, une envie d’Hermione. Mais ça, c’est une autre histoire !
Benedict Donnelly
Le 13 mai 2025
Cher Bénédict, Vous avez toujours eu ma trés profonde et sincère reconnaissance car sans vous Rochefort ne serait pas le Rochefort d’aujourd’hui. D’avoir choisi Rochefort pour le Colloque Colbert fut le réveil de Rochefort qui retrouvait la Mer. Gâce à vous j’ai participé à la création du CIM et à la Création de l’association Hermione LA FAYETTE . Deux belles aventures dans lesquelles je me suis investie en donnant le meilleur de moi-même avec bonheur. Rochefort vous doit beaucoup. je ne l’oublierai jamais. MERCI BENEDICT.