1er et 2 octobre 2021 à Rochefort, les Rencontres des Mémoires de la Mer

Des rencontres d’exception dans un site d’exception !

Programme-des-rencontres-des-Memoires-de-la-Mer-2021

Le visuel de l’affiche reproduit une aquarelle de Charles-Alexandre Lesueur « Méduse Chrysaoraa Lesueur » dessinée par l’auteur lors de l’expédition de Nicolas Baudin en Terres Australes, en 1800-1804 sous Bonaparte.

Cette aquarelle fait partie de la collection du Muséum d’Histoire Naturelle du Havre qui en a autorisé la reproduction pour les Rencontres des Mémoires de la Mer au cours de laquelle interviendra Jacqueline Goy, attachée scientifique à l’Institut Océanograhique – Fondation Albert 1er de Monaco et spécialiste mondiale des méduses. Jacqueline Goy fera à Rochefort une intervention inédite en écho à la projection de « La Sagesse de la pieuvre », Oscar 2021 du film documentaire. Elle évoquera notamment l’image de la pieuvre chez Jules Verne et Victor Hugo.

Biodiversité et protection des océans : il y a 160 ans déjà , Jules Michelet…

Le Congrès mondial de l’Union Internationale pour la conservation de la nature, qui vient de se tenir à Marseille, a lancé un appel solennel aux gouvernements pour le renforcement de la protection des océans.

Un appel déjà lancé, il y a 160 ans, par … Jules Michelet dans un essai intitulé tout simplement « La Mer » , réédité par Folio Classique.

Illustration de la Mer de Jules Michelet par Mathurin Meheut

Dans « La Mer », paru il y a 160 ans tout juste, en 1861, Jules Michelet lançait déjà  un appel angoissé aux gouvernements : 

 » Nous avons déjà traversé deux âges de barbarie. Au premier, on dit comme Homère : « La mer stérile ». On ne la transverse que pour chercher au delà des trésors fabuleux, ou exagérés follement.

Au second, on aperçut que la richesse de la mer est surtout en elle-même, et l’on mit la main dessus, mais de manière aveugle, brutale, violente. A la haine de la nature qu’eût le Moyen Age, s’est ajoutée l’âpreté mercantile, industrielle, armée de machines terribles, qui tuent de loin, qui tuent sans péril, qui tuent en masse.

Il faut que les grandes nations s’entendent pour substituer à cet état sauvage un état de civilisation, où l’homme plus réfléchi ne gaspille plus ses biens, ne se nuise plus à lui-même. Il faut que la France, l’Angleterre, les Etats-Unis, proposent aux autres nations et les décident à promulguer, toutes ensemble, un Droit de la Mer. »

Et Jules Michelet de demander solennellement :

« La paix pour la baleine blanche, la paix pour le dugong, le morse, le lamantin, ces précieuses espèces qui, bientôt auront disparu….Pour tous, amphibies et poissons, il faut une saison de repos, il faut une Trêve de Dieu »

Civelle, légine australe : les nouvelles mafias de l’océan !

 » A la poursuite du Thunder », un des livres en compétition pour les Mémoires de la Mer 2021, jette une lumière crue sur un nouveau type de criminalité organisée, celui  du trafic d’espèces marines protégées à l’échelle mondiale.

Récit à rebondissements par deux journalistes norvégiens d’investigation d’une traque de près de 4 mois, des glaces de l’Antarctique à l’Afrique de l’Ouest,  par un navire de l’ONG Sea Sheperd, d’un navire braconnier, pêchant illégalement la légine australe,  c’est une plongée ahurissante dans un univers mal connu, celui d’un braconnage organisé à l’échelle mondiale et de réseaux mafieux dont les méthodes n’ont rien à envier à celles des trafiquants de drogue.

Cette course poursuite maritime, à la hauteur de celle de Master and Commander, se terminera par le naufrage volontaire du navire braconnier au large des côtes d’Afrique.

Au premier plan, le navire braconnier en perdition et, à l’arrière, un navire de Sea Shepherd restant à une distance de sécurité. (Photo: Simon Ager)

Photo : Simon Ager

Coïncidence, le 11 juin dernier, la Gendarmerie Nationale annonçait le démantèlement d’un réseau de trafiquants de civelles opérant entre la France et l’Asie.

Des civelles, alevins de l’anguille, nagent dans un bassin après avoir été pêchées dans la rivière Penobscot, samedi 15 mai 2021, à Brewer, dans le Maine (Etats-Unis). ROBERT F. BUKATY / AP

 Ce réseau est suspecté d’avoir exporté plus de 46 tonnes de ce poisson migrateur menacé d’extinction. Le commerce illégal de cet alevin de l’anguille, a été estimé à 18 millions et demi d’euros.
Quelques jours après cette annonce, le quotidien Sud-Ouest a interrogé dans son édition du 21 juin dernier Thierry Colombié, « expert en criminalité organisée », qui publiera prochainement dans la collection Polar Vert aux Éditions Milan » un « roman écologique »  « Anguilles sous roches ».
Extraits de l’interview réalisée par Christophe Berliocchi :

« Pourquoi la civelle ou pibale est-elle si recherchée par les trafiquants ?

Parce qu’elle ne peut pas se reproduire en captivité et que c’est un mets très prisé en Asie pour ses vertus aphrodisiaques. En 2016, la Chine a élevé et vendu près de 250 000 tonnes d’anguilles adultes et la demande ne cesse de croître, au Japon principalement. Pour assurer la croissance d’un marché très lucratif – le kilo d’adultes peut atteindre les 30 000 euros, plus que l’or – les industriels ont besoin d’approvisionner leurs élevages en ressource naturelle. Selon Europol, 100 tonnes de civelles ou pibales sont acheminées en Asie illégalement chaque année depuis l’Europe. Tout est pêché sur le littoral atlantique, de l’Espagne jusqu’en Allemagne, mais le business s’appuie surtout sur une tradition bien française : le braconnage. Vendue autour de 400 euros le kilo sous le manteau, la pibale met du beurre dans les épinards. Durant les années fastes, on se mettait en arrêt maladie pour aller braconner, rien de tel pour se payer des vacances en Espagne !

Pourquoi l’acheminement des civelles en Asie est-il illégal ?

À force d’être pêchée sans compter, d’être stoppée par les barrages, ou de subir les affres de la pollution et des maladies, la civelle a presque disparu. Aujourd’hui, on compte cinq civelles qui remontent nos rivières d’eau douce contre 100 il y a trente ans. L’espèce a donc été inscrite à la Convention sur le commerce international des espèces (Cites) en 2009. Un an plus tard, l’UE a décidé d’en interdire l’exportation hors des frontières européennes. Les trafiquants ont exploité le filon en mettant en place des filières pour alimenter les marchands d’anguilles chinois. Les prix se sont envolés, le business s’est perfectionné, d’autant que la cousine asiatique de la pibale, anguilla japonica, a subi le même sort…

Comment s’est organisé un trafic qui prend racine principalement en France ?

Avant qu’elle ne devienne une espèce protégée, la pibale était braconnée, exportée vers l’Espagne, avant d’être expédiée au Maroc ou en Asie. On a l’habitude de dire qu’avant, ce n’était pas organisé, juste une tradition. C’est un mythe. Au cours de mes recherches sur le trafic de drogues, il m’a été rapporté un drôle de « manège » : les milliers de « bracos » français vendaient à des centaines de collecteurs, bien connus dans le Sud-Ouest, lesquels refourguaient les « spaghettis » à des pêcheurs espagnols, sur des quais français ou en mer. Des courtiers, appelons-les ainsi, s’occupaient de la vente en gros, de l’exportation en Galice et de la sécurité des transactions. Pas le genre à plaisanter, d’autant que certains trafiquaient aussi la cocaïne. Le marché de la pibale m’a été décrit comme un cartel, capté par une poignée de groupes d’hommes bien installés dans le secteur de la pêche. Mais pour être clair, on fermait les yeux sur un petit poisson transparent qui servait à engraisser les cochons ou que l’on vendait en cornets sur les bords de la Loire. La biodiversité, c’était surtout dans le porte-monnaie, pas encore un enjeu mondial de la survie de milliers d’espèces.

Si c’est une tradition, on ne parle pas beaucoup du braconnage. Est-ce un trafic confidentiel ?

De l’ordre de plusieurs milliards d’euros de chiffre d’affaires, c’est une activité souterraine et industrielle à part entière. Depuis que la civelle est protégée, c’est le crime d’une espèce sauvage le plus lucratif au monde, l’espèce la plus trafiquée de la planète. Aujourd’hui, un braconnier basque ou landais vend un kilo de pibales autour de 400 euros. Exporté en Espagne, au Maroc ou dans les pays de l’Est, le même kilo est revendu en Chine jusqu’à dix fois plus cher, après avoir voyagé dans des valises aménagées en avion. 24 heures sous oxygène ! Mais ce n’est pas fini : un kilo, c’est environ 3 000 alevins. Devenue adulte, une seule anguille se revend dix euros ! 30 000 euros, c’est presque le prix d’un kilo de cocaïne vendue sur le sol français. De quoi attirer bien des convoitises…. »

https://www.sudouest.fr/environnement/le-trafic-de-civelles-dans-le-sud-ouest-une-vraie-mafia-de-l-or-blanc-3785207.php

Cent ans après, les « mémoires cloisonnées » du naufrage du Paquebot Afrique !

Il y a 101 ans, le naufrage de l'« Afrique », le « Titanic » français parti de Bordeaux
Le paquebot l' »Afrique » à Bordeaux vers 1910, carte postale, phototypie Marcel Delboy, Bordeaux. © Crédit photo : Wikimedia Commons

Il y a un an et demi, tout début janvier 2020, alors qu’on commençait tout juste à évoquer un mystérieux virus venu de Chine, le centenaire du naufrage le plus meurtrier de l’histoire de la navigation civile française ne suscitait guère l’intérêt, hormis celle de la presse régionale concernée, notamment du quotidien Sud-Ouest du 9 janvier 2020 :


« Le 12 janvier 1920, 568 personnes dont 192 tirailleurs sénégalais, ont péri dans le golfe de Gascogne, au large de l’île de Ré, à bord de l’« Afrique » parti de Bordeaux à destination des colonies d’Afrique. Le plus grand naufrage de l’histoire nationale est resté longtemps oublié…

A son bord, 602 personnes, 135 hommes d’équipage et 467 passagers : des missionnaires, qui transportent un trésor de 30 millions de francs-or pour achever l’édification de la cathédrale Notre-Dame-des Victoires de Dakar, des militaires, 192 tirailleurs africains  (sénégalais, maliens ou guinéens) tout juste démobilisés de la Grande Guerre, des femmes et des enfants de cadres coloniaux en poste en Afrique.

Dans la nuit du 11 au 12 janvier, à 3h10, au cœur de la tempête, « l’Afrique » qui se trouve au niveau du fameux plateau de Rochebonne, connu et redouté par des générations de marins pêcheurs, à moins de 23 milles (42 km) des Sables-d’Olonne, se disloque et sombre en quelques minutes. Le paquebot n’a pas heurté les rochers du haut-fond, contrairement à ce qui a d’abord été dit, mais est allé percuter le bateau-feu dit « à gaz sans gardien » de Rochebonne. Mis à l’eau, les canots de sauvetage sont aussitôt emportés par les vagues démontées Seul le dernier, collé jusqu’au bout à ce qui reste du navire, parvient à atteindre le rivage.

Radeau du paquebot l' »Afrique » avec 13 Sénégalais recueillis par le paquebot « Ceylan ». Photographie originale Jean Nugue, passager du « Ceylan. »Wikimedia Commons

Au total, trente-quatre personnes, dont vingt membres de l’équipage qui furent les derniers à quitter le navire, treize Sénégalais (l’un d’eux, Mamadou N’Diaye, décédera sur le pont du navire sauveteur), et un passager civil, seront les seuls rescapés de ce naufrage qui reste à ce jour la plus grande tragédie maritime nationale .

Sud-Ouest du 9 janvier 2020
Canot de rescapés du paquebot l' »Afrique » avec 9 survivants recueillis par le paquebot « Ceylan ». Photographie originale de Jean Nugue, passager du « Ceylan ».Wikimedia Commons

Le  centenaire de cette tragédie a été, l’an dernier, presque passé sous silence et puis, un an et demi plus tard,à la mi-juillet 2021, une grande enquête en cinq épisodes du quotidien du soir de référence, « le Monde », vient sortir de l’oubli le « Titanic français », relayant le travail de mémoire des descendants des victimes du naufrage , mis notamment en valeur dans un documentaire de 2014 de Daniel Duhand et Lionel Chaumet, produit par Eliocom et France 3 Poitou-Charentes.

https://www.lemonde.fr/series-d-ete/article/2021/07/17/un-siecle-apres-le-naufrage-le-paquebot-afrique-toujours-dans-la-tourmente_6088541_3451060.html

http://www.memoiresdelafrique.fr/memoiresdelafrique-film.htmlhttps://france3-regions.francetvinfo.fr/pays-de-la-loire/memoires-afrique-retour-naufrages-plus-meurtriers-histoire-france-876443.html

L’Afrique, un petit morceau de la France de 1920

Comme l’écrit dans le Monde Thomas Saintourens, 

« C’est une France coloniale en miniature qui embarque sur l’Afrique. Arachide ou bois tropicaux, évangiles ou code civil : l’après-guerre est propice à l’import-export. Les hommes d’affaires ont cousu à même leur pantalon des ceintures de billets ; les militaires sont coiffés de leurs casques coloniaux ; les élégantes de la première classe ont revêtu leurs plus belles toilettes… Dans les salons feutrés de la première classe papillonnent les hauts fonctionnaires et les négociants les plus prospères. On croise ici Louis Adenier, directeur des Chemins de fer du Dahomey ; et là, Léon Chailley, trésorier-payeur du Sénégal… Mais s’il fallait désigner une « vedette », sans doute serait-ce cet homme à la longue barbe filandreuse prolongeant un visage buriné. A 58 ans, Hyacinthe Jalabert, préfet apostolique du Sénégal, est un habitué des missions africaines. Cet évêque de la congrégation du Saint-Esprit aime bourlinguer sous les tropiques. Sa mission, cette fois, est celle d’un convoyeur de fonds… Il transporte en toute discrétion l’argent destiné à l’édification de la cathédrale du Souvenir africain de Dakar.

Militaires, administrateurs et commerçants occupent les cabines plus sommaires du second pont. Leur ticket est pour ainsi dire celui d’une loterie : ils vont chercher fortune en Afrique, peut-être aussi tenter d’effacer la dureté de la guerre dont la douleur les hante. Parmi eux dépasse la silhouette athlétique de Louis Cerisier, 32 ans, champion cycliste, désireux de s’établir en Côte d’Ivoire. Il se sent en veine : il a mis la main sur son ticket à la dernière minute, grâce à un désistement.

Soixante-quinze femmes et 19 enfants, souvent en bas âge, prennent part au voyage auprès de ces ambitieux. Le manifeste de bord, une sorte de registre, qualifie presque toutes les épouses de « sans profession ». Elles accompagnent ou rejoignent leurs maris, au gré de leur fortune, dans cette aventure africaine… »Les passagers remarquent-ils que d’autres hommes, près de 200, peuplent l’entrepont ? Savent-ils qu’ils partagent ce bateau avec des héros de la Grande Guerre, encore en uniforme ? Ces passagers-là ont livré bataille à Verdun, dans la Somme ou sur le front d’Orient. Ils ont sacrifié leur corps, perdu des frères, et rentrent enfin dans leurs villages, plus de deux ans après l’armistice. Les voilà en partance, sur les quais de Bordeaux, ces mêmes quais d’où était autrefois orchestré l’esclavage, le commerce triangulaire qui fit la fortune de la ville et de ses négociants.A bord, ces « tirailleurs » d’Afrique ne reçoivent aucun honneur militaire. Leurs noms ne sont pas même inscrits sur la liste des passagers : un simple numéro identifie ces 192 hommes entassés entre les voyageurs et les marchandises. Dans quelques jours, une trentaine d’entre eux descendront à Dakar, plus de 70 à Conakry, et plus de 80 à Grand-Bassam. Bien souvent, ils poursuivront leur périple loin à l’intérieur des terres, à la rencontre de leurs familles, qui ignorent tout de leur parcours, jusqu’à savoir s’ils sont encore en vie. »

Thomas Saintourens (LE Monde)

La catastrophe du siècle ne fait pas la une 

Comme l’écrivait Cathy Lafon dans Sud-Ouest en janvier 2020, « mis à part le bombardement de l’« Encastria », en 1940, c’est la plus grande catastrophe humaine du siècle sur les côtes atlantiques. Pourtant, paradoxalement, personne n’en parle, ou très peu. Dans la presse, c’est un simple entrefilet qui signale les 568 morts de l’« Afrique ». D’abord, le souvenir du « Titanic » qui a sombré huit ans plus tôt, en 1912, éclipse le naufrage du paquebot. Et puis, après l’hécatombe de la Première Guerre mondiale, le pays n’en peut plus des cadavres. « Face aux millions de morts de la guerre, ce nombre paraît dérisoire », explique Roland Mornet, auteur du livre « La tragédie du paquebot Afrique » chez Geste éditions.Ce qui fait alors la « une » des journaux, c’est la politique : la France est en pleine campagne électorale et Paul Deschanel s’apprête à battre Georges Clemenceau à l’élection présidentielle du 17 janvier.

« L’ombre portée sur le naufrage de l’Afrique est due avant tout à son contexte historique, au sortir de la guerre, dans une année riche en événements politiques, confirme, dans la série du Monde, Eric Rieth, archéologue et historien à l’Académie de marine. Mais il paie aussi la relative banalité des circonstances du drame : un bateau de ligne régulière, pas luxueux, subissant un enchaînement d’avaries liées au mauvais temps. » Selon lui, la difficulté d’en tirer une mémoire commune n’est pas surprenante : « Chaque groupe social – premières classes, officiers, marins… – a son interprétation. Chacun revendique sa propre mémoire en respect pour son aïeul. On peut rapprocher cette situation du concept de mémoires cloisonnées mis en avant récemment autour de la guerre d’Algérie. Ce paquebot n’a jamais attiré les délégations officielles, pas même pour le centenaire de sa disparition. Quelques voix mettent en cause le profil des passagers et le contexte du périple, cette France coloniale de 1920. Comme si commémorer ensemble le colon et le colonisé, le soldat noir et le haut gradé, le notable de première classe et le graisseur de fond de cale demeurait une équation insoluble, un précipité chimique sulfureux.

« Entretenir le souvenir des tirailleurs, laissés pour compte depuis l’embarquement jusqu’au procès, est précisément la mission que se fixe Karfa Diallo, président de l’association bordelaise Mémoires & partages. Lui aussi s’est heurté à ces difficultés au moment d’organiser une commémoration, en janvier 2020 : un rabbin, un imam, une pasteur et un archevêque sont venus à Bordeaux, mais aucun élu national.« Cette histoire révèle les lignes de force d’une époque, mais aussi les difficultés à faire mémoire commune »

A bloquer sur vos agendas : Les 1er et 2 octobre 2021 à Rochefort (Charente Maritime), les premières Rencontres des Mémoires de la Mer.

Nouveau format pour le Festival des Mémoires de la Mer : des Rencontres avec des auteurs, des réalisateurs et des acteurs engagés sur les enjeux actuels des océans, pour tous publics et pour les scolaires, avec le temps fort de la remise des prix Livres, BD et Films documentaires des Mémoires de la Mer 2021.Dans un cadre exceptionnel : celui de la Corderie Royale de Rochefort et des sites emblématiques de la forme de radoub de l’Hermione et du Musée National de la Marine.

Un programme ouvert sur les aventures maritimes d’hier et d’aujourd’hui et les grands défis de l’avenir des océans.

Communique-de-presse-juillet-2021.docx

Mémoires de la Mer 2021 : les livres sélectionnés

Le jury Livres des Mémoires de la Mer a procédé à la sélection des livres en compétition pour le prix 2021 des Mémoires de la Mer.

Treize livres ont été retenus. Le jury délibérera au cours de l’été et le prix sera décerné officiellement le 1er octobre lors de la soirée annuelle des Mémoires au Théâtre de la Coupe d’Or à Rochefort.

Les livres sélectionnés

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Mémoires de la mer : Kroyer au Musée Marmottan-Monet !

Le musée Marmottan-Monet met à l’honneur jusqu’au 26 septembre le peintre danois Peder Severin Kroyer, le plus connu des « peintres des Skagen », C’est dans ce village de pêcheurs à la pointe nord du Danemark, à l’extrémité de la péninsule du Jutland que, entre 1880 et 1900, plusieurs peintres danois prirent l’habitude de se regrouper pour profiter de la lumière exceptionnelle créée par la conjonction des eaux de la mer du Nord et de la Baltique, et fixer sur la toile le quotidien de ses habitants et notamment de sa communauté de pêcheurs.

L’exposition du Musée Marmottan-Monet consacrée à Kroyer est intitulée « l’heure bleue », cette période entre le jour et la nuit où le ciel passe du bleu clair du jour, à un bleu plus foncé, une heure bleue singulièrement perceptible dans la luminosité exceptionnelle des ciels de Skagen.

Peintre de la lumière, Kroyer est aussi celui d’une communauté de travail aujourd’hui disparue, sur laquelle il porte un regard bien plus qu’anecdotique.

A lire en prolongement de la visite de l’exposition Kroyer, « Le marin américain », de Karsten Lund publié par Gaia Editions,  prix Gens de Mer 2009 au Festival Etonnants Voyageurs.

« En l’an 1902, un trois-mâts fait naufrage au large de Skagen, à l’extrême nord du Danemark. Le seul survivant, un marin américain, aux cheveux et aux yeux noirs, est hébergé chez un jeune couple.

Le marin disparaît à l’aube, sans laisser de trace. Neuf mois plus tard naît un enfant qui ne ressemble pas aux autres. Tout au long de sa vie, Anthon sera surnommé Tonny, ou l’Américain, et devra supporter les rumeurs persistantes sur ses origines. Mais sa réussite en tant que patron-pêcheur de haute mer lui permettra de surmonter ce qui est un véritable handicap dans cette petite ville du nord, où chacun est blond et sait d’où il vient.

Un siècle plus tard, au cours duquel Skagen est passé d’un gros bourg de pêcheurs aux maisons basses à une ville riche de ses pêcheries industrielles et célèbre par les peintres qui s’y sont installés, un homme roule de nuit le long des dunes, dans le paysage lunaire, balayé par les sables. Il se sent investi d’un obscur devoir de réhabilitation et veut élucider le mystère qui plane sur les origines de son grand-père, ce secret qui pèse sur la famille depuis quatre générations.

Avec une douce ironie scandinave, Le marin américain raconte le destin d’hommes et de femmes ordinaires et remarquables, d’une époque révolue à la vie de nos jours, tout au nord du sauvage Jutland. » Extrait de la présentation du livre par les Editions Gaia.

Extrait de la présentation du livre par les Editions Gaia

Souvenir personnel de Skagen.

« Août 1985, première étape de la première course de l’Europe à la voile entre Kiel, le port allemand de la Baltique et Scheveningen sur la mer du nord aux Pays Bas.

Je suis équipier de base sur le grand catamaran Charente Maritime 2 skippé par Jean-François Fountaine et Pierre Follenfant. Pour la première fois, les maxi multicoques de 26 mètre sont équipés de mâts ailes.

La course démarre de Kiel par un temps radieux avec un vent modéré et une mer plate sous le vent de la côte danoise. Le vent se renforce et nous régatons en tête avec deux autres bateaux à des vitesses de plus en plus élevées sans un regard sur la dégradation progressive de la météo. 20- 25 et pour la première fois 30 nœuds sur l’écran du speedomètre. Nous atteignons la pointe nord du Danemark au ras de Skagen et, soudain, à quelques mètres de nous, le mât du bateau du canadien Mike Birch se rompt brutalement, heureusement sans dégâts pour l’équipage, immédiatement  secouru par des bateaux de pêche de Skagen.

Retour brutal à la réalité sur les deux bateaux de tête qui réduisent immédiatement la voilure. En fait, c’est un fort coup de vent qui démarre tout juste et qui va provoquer l’abandon de la moitié de la flotte. Charente Maritime 2 terminera troisième de l’étape après des émotions fortes dans la nuit lors de virements de bord particulièrement difficiles avec le mât aile au milieu des plateformes pétrolières… »

Benedict Donnelly

Le Festival Photo du Guilvinec revient du 1er juin au 30 septembre 2021 !

Le photographe portugais Pepe Brix  est l’un des quatorze photographes exposés dans cette 11ème édition dédiée à « L’homme et la mer »

Comme Frédéric Brunquell l’a fait pour la grande pêche française dans son film et son livre « Hommes des Tempêtes, Pepe Brix rend hommage aux “derniers héros portugais – Os Ultimos Herois »- de la pêche à la morue, le poisson culte du Portugal. Le photographe, né aux Açores en 1984 dans l’île de Santa Maria, a partagé durant trois mois et demi jusqu’à Terre Neuve la vie de l’ équipage de l’un des derniers morutiers portugais, le « Joana Princesa”.

The Box : comment le conteneur continue à changer le monde ! Episode 2

Laure Bonnaud, chercheuse à l’INRAE, commente,avec un regard contemporain, le livre culte de Marc Levinson, paru en 2005 « The Box, comment le conteneur a changé le monde ».

Un livre qui a inspiré une exposition créée en 2014 au Port Musée de Douarnenez et qui, depuis, a fait du chemin : vers Dunkerque d’abord au musée portuaire, puis à Liège.

Un livre qui a inspiré aussi le travail d’un photographe français, Gildas Hemon, exposé cette année au Festival Photo du Guilvinec.

Pour Gildas Hemon, le conteneur est  bien plus qu’une simple boîte de couleur, c’est aussi un point de rencontre entre marins et dockers, cargos et remorqueurs : 

 » Rencontrer, découvrir et photographier,  principalement au Havre et à Montoir, ces métiers et pratiques qui alimentent depuis trente ans une partie du quotidien de la planète, se faufiler entre quais, portiques et stackers a été  un de mes meilleurs voyages photographiques »

Retour sur The Box de Marc Levinson avec Laure Bonnaud

« Avant les conteneurs »

Marc Levinson commence par décrire ce qu’est le transport maritime avant la mise en place de la conteneurisation, dans les années 1950. Une grande partie de la flotte commerciale internationale ayant été détruite pendant la seconde Guerre mondiale, la marine marchande s’appuie alors sur les Liberty Ships, des navires de convoi, très lents, construits pendant le conflit. Ces navires ont été conçus délibérément petits, pour limiter les pertes en cas d’attaques de sous-marins. Leurs dimensions atypiques requièrent un savoir-faire pointu pour les charger, ce qui signifie à la fois ne pas perdre de place dans les caves et prévoir d’emblée le déchargement tout au long du parcours : ce qui va le plus loin doit être au fond de la cave, ce qui est destiné à la première escale doit se trouver près du panneau d’écoutille.

L’industrie portuaire emploie alors une très nombreuse main d’œuvre et c’est le poste de dépense le plus élevé, car les navires de guerre sont peu coûteux à l’achat et que les équipements portuaires sont quasi inexistants. C’est donc le temps passé sur les quais lors du chargement et du déchargement qui constitue le principal poste de dépense pour les entreprises de transport, et il est très supérieur au temps passé en mer. Le fret part d’une usine ou d’un entrepôt et il est chargé pièce par pièce dans un camion ou un autorail. Il est ensuite déchargé en centaine ou milliers d’exemplaires, sur les quais, avant d’être recompté, re-trié et amené près des flancs des bateaux pour le chargement dans une cargaison composée généralement de « fret mixte », c’est-à-dire de toutes sortes de produits. Même si les chariots élévateurs sont apparus dans les années 1920 et sont largement employés dans les années 1950, le transport à dos d’hommes reste souvent la meilleure solution. Les débardeurs s’occupent aussi bien de petits cartons de fruits tropicaux délicats que de sacs de charbons. Le travail est dangereux : les accidents y sont trois fois plus répandus que dans le bâtiment, 8 fois plus que dans l’industrie.

Le travail des débardeurs est soumis au niveau d’activité dans le port qui dépend de l’arrivée des navires : parfois, il n’y a pas du tout de travail alors qu’à d’autres moment, les contremaîtres embauchent tous ceux qu’ils trouvent. Dans de nombreux endroits, la pratique du pot-de-vin hebdomadaire au contremaitre, pour s’assurer d’un emploi la semaine suivante, est courante. Suite à de très nombreuses grèves après-guerre, les pouvoirs publics cherchent partout à réglementer l’accès au marché du travail des débardeurs, par des systèmes de listes ou d’enregistrements de travailleurs permanents ou occasionnels. Deux problèmes cristallisent les conflits : les vols, très courants, et le volume d’embauche, en particulier pour les débardeurs enregistrés. Les systèmes de listes ne résolvent cependant pas le problème à l’origine des grèves, c’est-à-dire l’activité très discontinue des ports.

Les débardeurs forment partout des communautés très soudées, souvent sur la base de leurs origines : les Irlandais, Italiens, etc. Aux États-Unis, trois quart d’entre eux sont noirs, mais les débardeurs blancs et noirs appartiennent à des sections syndicales différentes et travaillent souvent sur des navires différents, la Nouvelle-Orléans constituant une exception. Les nouveaux venus dans la profession sont souvent issus d’une famille qui compte déjà plusieurs débardeurs, ou ont épousé une fille de débardeur.

Dans ce contexte, la conteneurisation est présentée comme un moyen de limiter la main d’œuvre : au lieu de charger, décharger, déplacer des articles en vrac, pourquoi ne pas les disposer dans de grosses boites ? C’est la proposition de Malcom McLean, le « père de la conteneurisation »,  un entrepreneur routier qui se lance dans le transport maritime.

Les difficiles débuts de la conteneurisation

Au début des années 1950, Malcom McLean est un transporteur routier prospère, qui s’inquiète cependant de l’aggravation des embouteillages et craint qu’ils ne mettent en péril son entreprise. Il a l’idée de combiner transport routier et transport côtier. Le projet est ambitieux car le transport maritime est alors moribond : il y a moins de trafic dans le port de New York au début des années 1950 qu’au début des années 30. L’idée s’avère cependant excellente : McLean peut proposer à ces clients des prix beaucoup plus avantageux en combinant les différents modes de transport que si les marchandises passaient uniquement par la route ou les chemins de fer. Pour développer son projet, il convainc l’autorité portuaire de Newark de développer un terminal spécial pour les camions, achète une petite compagnie maritime, Waterman, qui détient des droits lui permettant de desservir 16 ports différents, et développe une filiale, la société Pan-Atlantic. Il débute en acquérant des pétroliers de la Seconde Guerre mondiale pour une somme modique, qu’il charge de conteneurs. Le premier chargement a lieu 26 avril 1956 sur le port de Newark. L’Ideal-X est chargé en moins de 8h, au rythme d’une caisse toutes les 7 minutes et il part pour Houston. Dès le début, McLean a compris que le fret maritime ne peut exister qu’avec des installations adéquates : des ports adaptés et des grues spécialement conçues pour le chargement des conteneurs sur les navires. Il va donc aider à la rénovation ou au développement des installations portuaires et contribuer à la mise au point de grues embarquées sur ses navires.

A la même période, sur la côte ouest, la compagnie Matson, qui dessert principalement Hawaï (pour la canne à sucre et les ananas) s’intéresse également au fret maritime. Elle opte pour des grues de quai (et non embarquées, comme McLean) et transporte également les marchandises dans des conteneurs, dont la taille est adaptée à ses besoins et ne correspond pas aux choix du fret de la côte est. Parce qu’elle transporte des denrées alimentaires, la compagnie équipe également quelques cales d’un système de refroidissement pour accueillir les conteneurs réfrigérés. Le 31 août 1958, Matson effectue un premier trajet au départ de San Francisco (Los Angeles-Oakland-Honolulu).

Au début des années 1960, Matson sur la côte ouest et Sea-Land service (le nouveau nom de la compagnie McLean adopté en 1960) sur la côte est sont les deux seules compagnies dont l’activité repose sur le transport par conteneurs. Les affaires sont d’abord difficiles : seules un petit nombre d’entreprises envisage ce type de transport. Parmi elles, on compte les fabricants de produits chimiques, notamment d’engrais et d’insecticides, et les entreprises alimentaires. En 1962, seules 8 % des marchandises qui passent par le port de New York sont transportées dans des conteneurs. Sur la côte ouest, seul 2 % du fret est conteneurisé. Le vrac reste donc majoritaire. En outre, les responsables du transport maritime ne croient pas à son succès. La même année, McLean obtient des pouvoirs publics l’autorisation de mettre en service des navires entre Newark et la Californie, essentiellement pour les conserves de fruits et légumes depuis la Central Valley. Pour Sea-Land service, le problème des trajets retours, avec de nombreux conteneurs vides, constitue cependant un casse-tête. La compagnie se déploie ensuite vers Porto Rico, et la liaison se révèle vite rentable, favorisant l’expansion de Sea-Land. En 1963, elle compte déjà 3000 employés et en 1965, la gestion des conteneurs de toute la compagnie se fait par ordinateur.

Le secteur des transports est alors très réglementé : sur le marché intérieur, la répartition des lignes est décidée par les autorités qui découragent la concurrence ; sur les lignes extérieures, les tarifs sont fixés marchandise par marchandise, par des conférences (ou « cartels »). Pour le fret militaire, l’armée répartit les stocks, sans appel d’offre. En conséquence, sur le marché intérieur, la plupart des marchandises voyagent par camion. Ce sont finalement les chemins de fer qui décident de relancer l’activité, en se concentrant sur le transport à longue distance et en proposant une nouvelle organisation : elles déposeraient les remorques sur des zones de transit d’où la fin du voyage est réalisée par camion. Pour mettre en place ce nouveau système, il faut un accord de l’Interstate Commerce Commission (ICC), qui commence par s’opposer au transport des camions sur rail. Les compagnies de chemins de fer ripostent en transportant non des camions, mais des conteneurs, qui sont ensuite posés sur des châssis de camions. Le conteneur sur rail résout un double problème : sur un plan réglementaire, il a l’aval de l’ICC et il permet aux compagnies de chemins de fer de ne plus avoir à entretenir des wagons de marchandises. Les premières lignes de ferroutage sont lancées en 1954 par le Pennsylvania Railroad, en service entre New York et Chicago, puis vers Saint-Louis. Cette innovation est bientôt extrêmement rentable. Pour les transports proches, le camion reste le moyen de transport le plus prisé. Au-delà de 800 km, le chemin de fer est préférable. General Electric ou Kodak font partie des premières entreprises qui remplissent des conteneurs et les expédient par le train. Bientôt, les aliments transformés, les viandes fraîches, les oranges, les savons et la bière font partie des produits les plus transportés et le marché se développe rapidement durant les années 1960. La possibilité de combiner le ferroutage et le transport maritime apparait dès l’origine, mais ce développement nécessite des installations portuaires différentes de celles qui existent dans les ports « historiques ». Ainsi, le port de New-York, avec ses quais en mauvais état, ne peut faire concurrence au gigantesque port de Newark, nouvellement construit.

Au milieu des années 1960, Matson comme Sea-Land Service décident de renouveler leur flotte, jusque-là composée d’anciens navires de guerre très lents. Ce faisant, ils relancent l’activité. En 1966, Moore-McCormick Lines ouvre un premier service de conteneurs transatlantique (des remorques routières, des conteneurs et du vrac), vers la Scandinavie. Les premières marchandises transportées sont le whisky (il est moins volé en conteneurs qu’en vrac) et le matériel militaire, notamment vers l’Allemagne. Les contrats militaires sont un puissant soutien au secteur : à elle seule, la demande militaire garantissait la rentabilité des premiers voyages transatlantiques de Sea-Land… Si, en 1966, seules trois compagnies font du transport international par conteneurs au départ des États-Unis, elles sont 60 en 1967. Trois ans après les premières traversées transatlantiques par conteneurs, il ne reste que deux compagnies qui exploitent des vracquiers pour le trajet. Cette évolution est également favorable au fret ferroviaire, pour acheminer la marchandise vers les ports, ce qui contribue au développement d’un transport combiné route-rail-mer.

En parallèle ont lieu des discussions sur la normalisation des conteneurs, qui existent sous de très nombreuses formes : on trouve aussi bien des caisses en bois avec renforts en acier que des « boites Conex », soit des caisses en acier de 2,45 m de profondeur sur 2,09 m de haut, utilisées par l’armée. À la fin des années 1950, un fabricant peut proposer jusqu’à 30 modèles différents. En 1959, une enquête pour une compagnie maritime montre que 43000 des 58 000 conteneurs mesurent moins d’un mètre carré à la base. Cette diversité de format menace la conteneurisation, ce qui conduit le gouvernement fédéral à lancer une réflexion sur la taille, le poids maximal autorisé et sur la construction des conteneurs. La difficulté tient à ce que cela ne concerne pas uniquement le secteur maritime, mais aussi celui des camions et des chemins de fer. Outre des instances spécifiques au secteur maritime (la Maritime Administration, ou Marad), le dossier est également instruit par une instance de normalisation, l’American Standards Association (ASA) et la National Defense Transportation Association (NDTA) qui représente les compagnies gérant du fret militaire.  En 1961, l’Organisation internationale de normalisation (ISO) se penche également sur le problème. Au bout de 10 ans de négociation, en 1970, les mesures suivantes sont finalement adoptées : 2,59 m de hauteur, 2,44 mètres de largeur et quatre longueurs possibles, soit 3,04 mètres, 6,09 mètres, 9,14 mètres et 12,19 mètres. La pratique et les choix des sociétés de leasing, conduiront progressivement au succès du conteneur de 12 mètres.

La guerre du Vietnam

Un des chapitres les plus intéressants du livre de Marc Levinson concerne l’impact de la guerre du Vietnam sur l’évolution du secteur. En 1965, le président Johnson annonce l’envoi de 65 000 hommes supplémentaires au Vietnam, où se trouvent déjà 23 300 soldats. Ces renforts militaires supposent une logistique adaptée pour non seulement convoyer le personnel, mais aussi tout le matériel nécessaire. Or, depuis le début du conflit, le Vietnam est le théâtre d’un énorme cafouillage logistique. Les infrastructures locales sont très insuffisantes : le Vietnam du sud ne dispose que d’un seul port en eaux profondes, d’une seule ligne de chemin de fer et a des routes en mauvais état. L’armée américaine, pour sa part, n’a pas unifié sa logistique. Les 16 composantes présentes sur place s’appuient donc sur 16 dispositifs logistiques différents. Entre elles, la concurrence est permanente pour s’approprier les camions de livraison ou les entrepôts. Les navires en provenance de Californie mouillent dans les ports car les eaux ne sont pas assez profondes pour qu’ils atteignent les débarcadères. Ils sont ensuite déchargés selon un vaste système de débrouille, par chaland ou navire amphibie. Sur les ports, les vols sont nombreux et ils attisent les conflits avec les populations locales. Enfin, comme il n’y a pas d’entrepôts en nombre suffisant, les cargos sont utilisés pour le stockage et sont donc immobilisés au mouillage. La désorganisation est manifeste, et elle est d’ailleurs dénoncée dans plusieurs rapports et missions, du parlement comme de l’armée américaine. Or l’annonce du président Johnson doit se traduire par l’arrivée chaque mois de 17 000 soldats supplémentaires, chaque bataillon de 803 personnes étant équipé de 409 tonnes de matériel ou 1015 tonnes pour les bataillons mécanisés. Confronté à cette situation, le commandement décide de développer le port de Da Nang, à 692 km au nord de Saigon. Mais il s’agit d’un port aux eaux peu profondes, qui ne dispose d’aucun matériel de manutention du fret. Le choix se porte donc sur Cam Ranh, à 483 km au sud de Da Nang, pour en faire un complexe logistique. L’emplacement ne dispose d’aucune infrastructure et comprend de vastes zones de sables mouvants. Il présente cependant l’avantage d’être entièrement contrôlé par l’armée américaine, ce qui est un atout dans la prévention contre les vols et la corruption…

Fin 1965, c’est l’engorgement attendu. L’armée américaine se tourne alors vers les transporteurs maritimes pour bénéficier de leur expertise. Sollicité dans ce cadre, Malcom McLean propose le transport par conteneurs. Les autorités militaires sont réticentes, car elles n’ont pas d’expérience en ce domaine. Mais il parvient à les convaincre  : sa flotte de navires avec des grues de bord et son expérience des traversées du Pacifique sont des atouts importants. Dans un premier temps, Sea-Land Service n’obtient un contrat que pour acheminer les marchandises aux Philippines. Fin 1966, un appel d’offres est lancé pour un service de porte-conteneurs à destination du Vietnam. En mars 1967, la compagnie Sea-Land service emporte un contrat pour 7 navires entre Oakland Seattle et Cam Ranh, que l’entreprise s’engage à équiper de grues. Elle fournit aussi des conteneurs réfrigérés (de la viande, des fruits et légumes et mêmes des crèmes glacées feront plus tard partie des marchandises livrées) et livre jusqu’à 50 km autour de ses quais, avec ses propres camions. La baie de Cam Ranh devient un vaste terminal à conteneurs, avec une livraison tous les 15 jours, les navires et les marchandises étant suivi par ordinateur. Les 7 porte-conteneurs de Sea-Land Service transportent autant de fret que 20 bâtiments traditionnels. En 1968, 1/5 du fret militaire du Pacifique voyageait par conteneurs (2/5 si l’on ne considère que le fret non pétrolier). L’armée, autrefois réticente, devient une grand adepte des conteneurs. En 1970, la moitié du fret militaire à destination de l’Europe est conteneurisée.

Ainsi, le conteneur a prouvé en situation qu’il était vital pour l’effort de guerre au Vietnam. Pour Sea-Land Service, les contrats du ministère de la Défense sont très importants : chaque aller-retour entre la Côte Ouest et la baie de Cam Ranh rapportait 20 000 dollars par jour… De plus, pour ne pas faire revenir ses navires à vide, Sea-Land Service organise une escale au Japon, un pays alors extrêmement dynamique et qui cherche des solutions pour exporter sa production industrielle. L’escale à Yokohama permet de faire revenir des navires remplis de téléviseurs et de chaines stéréo japonaises, préfigurant les circuits commerciaux des années 1980… »

Laure Bonnaud Transhumances