Hommage à Yvon Le Corre, peintre et écrivain, lauréat des Mémoires de la Mer 2012

Il ne dissimulait pas son plaisir, ce soir de mars 2012, sur la scène de la Maison des Travaux Publics, tout à côté des Champs Elysées, de recevoir des mains d’Erik Orsenna le prix du livre des Mémoires de la Mer 2012. Ni son plaisir…ni son étonnement de recevoir ce prix pour son « L’ivre de Mer » qu’il qualifiait lui-même de livre… « foutraque ».

Yvon Le Corre est décédé, à la fin du mois d’août chez lui à Tréguier, où ce grand marin artiste-voyageur avait jeté l’ancre, il y a plusieurs décennies.

Il avait inauguré, quelques semaines plus tôt, à Tréguier, une des deux expositions qui lui étaient consacrées durant cet été 2020.

https://actu.fr/bretagne/treguier_22362/treguier-le-peintre-yvon-le-corre-est-decede_35714337.html

Titouan Lamazou, invité d’honneur de la première édition du Festival des Mémoires de la Mer en mai 2019 à Fécamp, qui avait été son élève, lui a rendu hommage en publiant une photo prise à bord d’Iris, le bateau d’Yvon, en 1972 en Mer du Nord.

En complément de la vidéo de la soirée des Mémoires de la Mer 2012, le texte de mon message à Yvon Le Corre lors de la remise de son prix :

« Je veux d’abord vous remercier d’avoir accepté notre prix et de vous être personnellement déplacé pour le recevoir.

Car j’ai cru comprendre que vous n’aimiez pas beaucoup les honneurs et que vous en aviez refusé plusieurs et des plus éminents. Vous avez accepté notre prix et nous en sommes très fiers. Le hasard de la répartition des livres au sein du jury m’avait attribué votre livre. Je dois vous dire que je l’ai ouvert avec une certaine méfiance, voire une certaine appréhension.

Méfiance à l’égard d’un livre écrit, comme on dit, à compte d’auteur, par un auteur renommé certes mais surtout connu comme peintre, comme dessinateur, comme navigateur solitaire et comme un grand monsieur du Carnet de Voyages.

Méfiance donc mais aussi appréhension face à ce livre à l’allure bizarre, avec ce titre en forme de jeu de mots, avec ces 60 pages découpées en 13 chapitres, rebaptisés livres comme dans la Bible…

J’appréhendais aussi, je peux vous l’avouer, que votre livre ne soit qu’un cri de colère, celui d’un marin solitaire, nostalgique d’un monde de la mer plus authentique et plus fraternel.

Et bien, j’avais tout faux !

S’il y a bien des coups de gueule – ô combien mérités – dans votre livre, c’est surtout un formidable cri d’amour pour la mer, pour sa beauté, pour cet art sans triche qu’est la navigation à la voile.

Un cri d’amour envers et contre tout, malgré tout ce que la mer vous a fait et vous a pris, comme vous le racontez avec vos mots et vos dessins, dans ce très beau livre 2 intitulé tout simplement «Naufrage».

Et, cerise sur le gâteau, votre livre est aussi un vrai bijou d’impression, un bijou que vous avez fabriqué seul au plomb, au cuivre, à l’eau-forte sur une presse vieille de 150 ans. Un livre que vous avez tiré vous-même sur des feuilles de vélin : du vélin de Lama de 250 gammes pour être précis !

Merci de ce cri d’amour pour le livre et pour la mer que je ne peux que vous inviter tous à lire au plus vite ! Merci et bravo !

Benedict Donnelly

La marine chinoise dépasse pour la première fois la marine des Etats-Unis !

Le commentaire d’Alain Frachon, éditorialiste au Monde, auteur avec  Alain Vernet de « La Chine contre l’Amérique » chez Grasset.

« On ne fera pas le reproche au Pentagone de sous estimer l’adversaire. Après tout, le budget de la maison en dépend. Dans l’appréciation des forces concurrentes, les Etats-Unis ont en général plutôt tendance à la surestimation. C’est de bonne guerre, dira-t-on. Mais même en tenant compte de ce tropisme au grossissement de la menace, le rapport que le ministère de la défense américain a soumis en septembre au Congrès contient cet élément-clé : pour la première fois, la marine de guerre chinoise dépasse celle des Etats-Unis. Présentation comptable : 350 bâtiments côté chinois, contre 293 côté américain. La flotte de combat de l’Empire du Milieu est la première du monde.

C’est une date, un marqueur de l’époque. Comme 1910 l’avait été lorsque la flotte de l’empereur Guillaume II d’Allemagne, un militariste impulsif, avait surclassé celle de la Grande Bretagne, laquelle était alors la première puissance mondiale. S’interrogeant sur le mystère du déclenchement de la Grande Guerre (1914-1918), nombre d’historiens voient aujourd’hui dans l’avènement de la prépondérance maritime de l’Allemagne l’une des causes structurelles du conflit qui allait suivre. La puissance établie – Londres – ne pouvait longtemps coexister en paix avec la puissance montante – Berlin. 

Alors « Rule China » comme on disait « Rule Britannia » du temps où la Royal Navy dominait les mers ? Pas si vite, disent les experts en affaires maritimes. La force d’une marine de guerre ne se juge pas à la seule aune du nombre de ses navires. Comptent aussi la qualité, le tonnage, l’expérience, celle du feu, notamment ; l’entrainement ; les capacités portuaires, l’accompagnement logistique ; la protection aérienne – bref, tout ce qui permet la projection d’une force d’un point à l’autre du globe et assure son éventuelle aptitude au combat. Autant de critères qui autorisent à nuancer le propos du Pentagone : l’US Navy n’est pas forcément surclassée.

Faisons les comptes. La Chine peut tabler sur 130 gros bâtiments de surface, dit le rapport. Elle alignera bientôt trois porte-avions (11 unités pour les Etats-Unis), nombre de vaisseaux d’assaut amphibie (qui inquiètent particulièrement Taïwan), 65 à 70 sous marins. La Chine s’appuie sur une capacité en matière de chantiers navals qui est sans doute la première au monde. Elle dispose aussi d’une industrie d’armements de grande classe à laquelle sa marine doit d’être équipée en missiles dernier cri. L’ambition affichée de Pékin est de s’assurer une domination sans pareille dans le Pacifique occidental – elle revendique en ces eaux une souveraineté territoriale absolue, mais que lui contestent la plupart de ses voisins.

La Chine accroît d’année en année le nombre de facilités portuaires sur lesquelles elle peut compter, dans le Pacifique bien sûr, mais aussi dans l’océan indien et en méditerranée. Cette toile de points d’appui est en progression constante, mais elle est loin de rivaliser avec la densité et l’universalité du réseau des alliances militaires des Etats-Unis.

Pékin a la première marine du monde, assurément, pas forcément – ou pas encore – la plus puissante. Mais la Chine a le sens du temps long. Sur terre et en mer. »

Alain Frachon

« Règlement de comptes autour du monde » !

Le commentaire d’Olivier Le Carrer sur le dernier livre de Romain Bertrand  » Qui a fait le tour de quoi »

Olivier Le Carrer commente librement ici le dernier livre de Romain Bertrand, lauréat en 2013 du prix des Mémoires de la Mer pour « L’histoire à parts égales »

Publié en début d’année aux Éditions Verdier, le nouveau livre de Romain Bertrand – lauréat des Mémoires de la Mer 2013 avec l’excellent ouvrage L’histoire à parts égales – nous propose un programme stimulant : Qui a fait le tour de quoi ? L’affaire Magellan. L’affiche est belle mais le contenu risque de laisser le passionné sur sa faim. Car si l’auteur fustige au passage les publications qui « ont éclos par dizaines » à l’occasion du cinquième centenaire de l’expédition Magellan sans pour la plupart ajouter à la connaissance du sujet, le compliment pourrait, hélas, lui être retourné : hormis un ton résolument polémique, son ouvrage n’apporte pas grand chose qui ne soit déjà connu.

L’argument du livre tient pour l’essentiel dans la bonne vieille recette du « on vous a menti, voici la vérité sur Magellan ». La démonstration ne manque pas de brio mais semble déconnectée du réel, les idées reçues qu’elle entend dénoncer n’ayant plus guère de consistance. Quel amateur d’histoire ignore encore que le profil de Magellan tenait davantage de l’affairiste impulsif que de l’explorateur au grand coeur ou du navigateur de génie et que le tour du monde ne faisait pas partie de ses objectifs ? De nombreuses publications ont avant celle-ci exploré de façon pertinente les tenants et aboutissants du projet de Magellan. Pour ne citer que l’une des plus populaires, Le Voyage de Magellan – publié par les éditions Chandeigne il y a déjà plus de dix ans ! – offre en deux tomes une synthèse très complète du sujet, ne laissant rien dans l’ombre des ambiguités du personnage.

Hormis cette ruse de tabloïd, le lecteur pourra trouver lassante la hargne avec laquelle Romain Bertrand cogne sans nuance sur les équipages espagnols et portugais, les faisant passer à longueur de pages pour des abrutis ne comprenant rien à l’organisation du monde, incapables de s’intéresser à la nature et aux populations rencontrées. Histoire à parts égales ou règlement de comptes ?

Regrets encore que cette instruction à charge abuse des raccourcis : quand par exemple l’auteur convoque l’Histoire naturelle et morale des Indes, publiée en 1590 par José de Acosta, pour évoquer les doutes sur le bilan de l’expédition (« Le détroit que Magellan trouva dans la mer du Sud, certains pensaient qu’il n’existait pas, ou bien qu’il s’était refermé. »), dommage qu’il n’ait pas jugé bon de faire figurer la suite de la citation qui donne une tout autre couleur au propos, le jésuite n’utilisant cette entrée en matière que pour réaffirmer la réalité du détroit et son intérêt.

Les amateurs de navigation se désoleront pour leur part que l’auteur soit parfois fâché avec la géographie et les réalités maritimes. Non, les navigateurs de l’époque ne se demandent pas « s’il faut trois mois ou trois ans » pour traverser la mer du Sud. S’ils ne peuvent encore déterminer avec précision leur longitude en mer, ils disposent de suffisamment de coordonnées connues en Asie pour avoir une bonne approximation de la distance à parcourir.

Non, l’expédition ne passe pas « près de trois mois à explorer, en vain, l’embouchure et les alentours du Rio de la Plata en quête du chenal menant de l’Atlantique au Pacifique ». Dans la réalité, la flotte croise là moins d’un mois avant de continuer à descendre vers le sud. Tout « abrutis » qu’ils soient, les marins avaient vite compris que cette eau de plus en plus douce ne pouvait correspondre à un passage entre deux océans…

À ces écueils s’ajoute un curieux décrochage de la chronologie entre les épisodes 2 et 3, qui a l’inconvénient de sortir complètement la fameuse mutinerie de la baie de San Julian de son contexte, à savoir le long hivernage de la flotte.

Reste à mettre au crédit de l’auteur un regard toujours instructif sur l’Asie du Sud-Est – l’un de ses sujets de prédilection – avec de passionnantes peintures des sociétés locales.

.A suivre avec la publication du prochain numéro de la revue « L’Histoire »

Saint Tropez, Le Croisic, Propriano… : les rendez-vous de la rentrée sur le littoral !

A Saint Tropez, ce week-end des 12 et 13 septembre, troisième édition de la Journée des Océans, un ensemble d’événements, de rencontres, de projections autour de la protection des océans.

A côté d’une opération de grande envergure de ramassage des déchets sur l’ensemble du Golfe de Saint Tropez, première édition d’un nouveau festival de films sur la mer.

Les films projetés :

  • « The Blue Quest »
  • « Diable de mer »
  • « La collecte des mégots de cigarette à Marseille »
  • « Au nom du requin »
  • « Plastic Odyssey »
  • « Watt the fish »
  • « Diable de mer
  • « How to change the world »

A Propriano en Corse du Sud, du 12 au 14 septembre, deuxième édition du Festival LittOral – Trois jours de rencontres et d’échanges autour de la littérature et de la mer.

« Rencontres d’écrivains homériques, expositions de talismarins, films hypnotiques, performance oraculaire, théâtre de poisson parlant, lectures flottantes, atelier de dégustations divines et autres tressages magnétiques !

La seconde édition du Festival LittOral toujours aussi hydrophile sera consacrée aux mystères de la mer.

Ces Arcani di Mari seront encrés dans les matières écrites mais imbiberont aussi les écrans, les voix, les toiles, les photos de nos littéralistes… « 

Présentation du Festival par ses initiateurs

https://www.festivalittoral.com/programmation

https://www.corsevent.com/categories/fetes/evenement/68805-festival-littoral-propriano

Au Croisic, les 3 et 4 octobre prochains, 24 ème édition du salon du livre Plumes d’Equinoxe, dédié depuis l’origine aux thèmes maritimes.

Après « les écrivains et la mer » en 2015, « La plaisance » en 2016 ; « Jules Verne et la mer » en 2017, « Mer fragile, mer nourricière » en 2018; « la mer et l’Histoire » en 2019, en 2020, le thème retenu est : « La mer, refuge et aventure » et le président de cette édition sera Patrick Poivre d’Arvor.

L’Hermione et … Saint Exupéry …

Au coeur de l’été, Benoît Garcia, membre du Conseil Economique, Social et Environnemental m’a envoyé deux citations extraites de Citadelles, un livre posthume d’Antoine de Saint Exupéry, publié en 1948, en forme de clin d’oeil à l’aventure de l’Hermione.

Avec son autorisation, je les reproduis ici en souvenir de la première sortie de l’Hermione, il y a six ans presque jour pour jour.

© Crédit photo : XAVIER LÉOTY Sud-Ouest le 7 septembre 2014

« Celui-là tissera des toiles, l’autre dans la forêt par l’éclair de sa hache couchera l’arbre. L’autre, encore, forgera des clous, et il en sera quelque part qui observeront les étoiles afin d’apprendre à gouverner. Et tous cependant ne seront qu’un. Créer le navire ce n’est point tisser les toiles, forger les clous, lire les astres, mais bien donner le goût de la mer qui est un… »

 » Il est bon que je vous contraigne de bâtir, d’un voilier qui ira sur la mer, la coque, les ponts et la mâture, puis que dans un beau jour, comme un jour de mariage, je vous le fasse habiller de voiles et offrir à la mer. Alors le bruit de vos marteaux sera cantique, votre sueur et vos ahans seront ferveur. Et votre lancée du navire sera geste miraculeux car vous aurez fleuri les eaux. »

Antoine de St Exupéry

Benedict Donnelly

Piraterie : le choc des BD !

Hasard des programmations : durant ce mois de septembre, deux festivals de BD ont choisi de mettre à l’honneur deux regards très différents sinon oppposés sur la piraterie.

A Rochefort, le festival Roch’fort en Bulles qui s’est déroulé les 5 et 6 septembre dernier a accueilli Frank Bonnet, l’auteur, avec le scénariste Marc Bourgne, des Pirates de Barataria, une série démarrée il y a déjà dix ans, qui en est à son 12ème tome !

L’histoire suit les aventures des pirates français Jean et Pierre Laffite.
Jean Lafitte, né dans les années 1770-1780 dans le Sud-Ouest de la France ou peut-être à Saint-Domingue, et mort vraisemblablement entre 1823 et 18271, est un flibustier français qui écumait le golfe du Mexique au début du xixe siècle.

Il crée son propre « royaume de Barataria » dans les marais et les bayous près de La Nouvelle-Orléans afin de contrôler l’embouchure du Mississippi après l’achat de la Louisiane en 1803, avec sous ses ordres plus de mille hommes. Son soutien au général américain Andrew Jackson fait basculer la bataille de La Nouvelle-Orléans, en 1815. Il prend part au trafic des esclaves, alors interdit. Son frère Pierre et lui fondent ensuite Galveston, premier port cotonnier du Texas, où ils espionnent au service de l’Espagne contre les révolutionnaires mexicains entre novembre 1815 et juin 1816, selon les archives espagnoles à Séville2. De nombreux sites en Louisiane et au Texas portent son nom.

Wikipedia
Les pirates de Barataria

Commentaire à venir sur le site des Mémoires…

Pour mémoire, le récit par Georges Blond des aventures de Jean Laffite, paru en 1985 chez Albin Michel, un récit qui s’appuie sur le Journal de Jean Laffite découvert en 1948, un journal dont l’origine est controversée.

Moi, Laffite

Autre regard sur la piraterie dans le cadre du Festival BD à Bastia

BD à Bastia, organisé depuis 1994 en avril par l’association culturelle corse Una Volta, a décalé cette année sa manifestation en septembre et novembre. Elle accueille dimanche 20 septembre les deux auteurs d’une BD qui prend le contre-pied des récits traditionnels sur la piraterie :

Portrait d’un buveur de Ruppert et Mulot, associés à l’artiste flamand Olivier Schrauwen

« Vous connaissez des pirates leur version hollywoodienne ou les épopées maritimes de Stevenson ? Oubliez ces images. Voici le vrai mythe du pirate : menteur, voleur, lâche, vulgaire. Guy est un de ces spécimens, véritable gibier de potence comme il en exista réellement. Il nous raconte son histoire en bagarres et bitures, sans aucun état d’âme. Guy est un pirate, et de la pire (la vraie !) espèce : sans état d’âme, sans morale, sans couilles. Un obscur membre d’équipage, menteur comme il respire, ivrogne, voleur, paresseux. Loin des mythes littéraires ou des images de cinéma, Guy est un authentique gibier de potence, un horrible spécimen dont ne parlent pas les livres d’Histoire et qui s’approche pourtant davantage de la figure véridique du pirate que ses ersatz habituellement répandus dans la culture. Et Guy nous raconte son histoire, sa terrible et fastidieuse poésie entre bagarres, batailles et bitures, à courir les jupons, à rouler sous les tables et à trancher des cous.
Ruppert et Mulot, têtes de proue de la bande dessinée indépendante contemporaine, s’associent à leur pendant flamand Olivier Schrauwen pour tirer à boulets rouges sur les codes du genre. Ce récit psychédélique, haut en couleur et en dérision, réunit les plus grandes qualités plastiques et narratives de ces trois flibustiers du strip. »

Présentation du livre sur le site des Editions Dupuis

La Tempête dans la musique baroque française, un texte inédit du musicologue Michel Verschaeve

La Tempête (tout comme le sommeil, la descente des Dieux, les musiques tendres et plaintives, etc…) est un passage incontournable dans au moins une des tragédies mises en musique d’un compositeur baroque (Lully, Campra, Rameau, Destouches…).

Il faut bien savoir que l’apparition de l’Opéra en France va déclencher beaucoup de surprises (pour être aimable) de la part du public et de certains critiques

En effet, au Moyen-Âge, à la Renaissance et jusqu’au pré-baroque, on pouvait écrire de la musique qui n’avait aucun ou très peu de rapport avec la signification du texte, cela peut nous paraître aujourd’hui difficile à comprendre. Bien entendu, il y avait des exceptions comme la Bataille de Marignan de Janequin.

C’est Monteverdi (1567-1643) dans sa seconda pratica qui va faire entendre musicalement le bruit des épées (style concitato) dans son Combat de Tancrède et Clorinde.
Une véritable révolution : la musique de film venait d’être officiellement créée !

Il ne faut donc pas s’étonner du texte virulent de Charles de Saint-Évremond (1616-1703) sur les Opéras (1677) : « L’esprit ne pouvant concevoir un héros qui chante, s’attache à celui qui le fait chanter »

Quoi qu’il en soit la tragédie mise en musique va triompher et va user de tous ses artifices pour éblouir le public que ce soient par la musique, le livret et aussi (et peut-être surtout) la mécanique permettant des changements éblouissants de décors et d’effets (digne des productions hollywoodiennes!) pour satisfaire le Merveilleux, composante essentielle de l’opéra baroque. On ne baissait le rideau qu’à la fin du spectacle, les changements de décors se faisaient à vue.

Seule « ombre » au tableau : la lumière qui reste à la bougie, il faudra attendre l’arrivée tardive du gaz puis de l’électricité pour révolutionner cet élément essentiel au théâtre et à l’opéra.

La première tempête « revendiquée » de l’opéra baroque est celle d’Alcione (1706) de Marin Marais (joué par Gérard Depardieu dans le film : Tous les mains du monde).

En fait c’est une erreur : la première est celle de Thétis et Pelée (1689) de Pascal Colasse (« sbire » de Lully) qui orchestrait les opéras du florentin.

Notons qu’un illustre inconnu très talentueux nommé François Chauvon fait éditer en 1723 ses Charmes de l’Harmonie véritable guide des effets à utiliser dans l’opéra. Il s’agit d’un ensemble de recettes musicales (tempeste, musique bacchique, chant lugubre, musique champestre, musique infernale, musique gaye, etc..).

En ce qui concerne le traitement « pédagogique » de la tempête on peut constater bon nombre de notes répétées exprimant le chaos reliées entre elles par des jaillissements de notes peignant les aquilons furieux, effet assuré !

Elle est aussi souvent liée aux musiques infernales et parfois même à un monstre, c’est le cas dans Dardanus (1739 & 1744) de Rameau qui cultive ce merveilleux d’une manière tout à fait saisissante.

Mais il n’y a pas que dans l’Opéra que nous trouvons des tempêtes.

La Cantate « Françoise » (qui est à l’Opéra ce qu’est le court-métrage au Cinéma) très en vogue dans la première partie du XVIIIème siècle a tous les avantages.

Elle utilise les mêmes sujets, les mêmes artifices de composition mais se révèle être beaucoup moins onéreuse que le Tragédie mise en musique puisque elle nécessite 1, 2 voire maximum 3 chanteuses et chanteurs, accompagnés par un petit effectif instrumental ce qui permettait de les interpréter dans les salons, sa mise en scène étant beaucoup plus accessible.

L’abondance des éditions atteste l’engouement du public pour ces mini-opéras.

Notons qu’une compositrice (c’est exceptionnel pour l’époque) Elisabeth Jacquet de la Guerre composa une très subtile et magnifique cantate Le Déluge (sujet tiré de l’Écriture Sainte) qui cette fois-ci n’évoque pas les Dieux (que l’on prononçait Dieusse pour exprimer le pluriel) mais Dieu (dont le souffle anima les mortels).

Il est celui qui déclenche la tempête pour punir, mais qui ramène aussi à la sérénité (Hatez-vous d’embellir les Cieux, rassurez la terre tremblante).

Mais d’une manière générale on fait appel à la mythologie, les déesses et dieux caractérisant de façon à peine déguisée (surtout dans le prologue des opéras) le monarque et sa cour.

Pour Rameau, la cantate Thétis met en compétition Jupiter et Neptune dans des passages forts tempétueux ayant pour but d’épater afin de conquérir le cœur de Thétis qui dans le troisième et dernier mouvement (toujours moralisateur) privilégie celui d’un simple mortel.

Que l’amour seul vous détermine
Ne consultez que votre cœur

Un dernier pan (encore fort méconnu) de l’histoire de la musique vocale baroque française est le nombre considérable d’Airs Sérieux et à Boire.

Tous les compositeurs (qui parfois voulaient rester dans l’anonymat) en ont composés. Les recueils édités (donc chantés) par Ballard en témoignent. Le champion toute catégorie est indiscutablement Jean-Baptiste de Bousset (1662-1725) né près de Dijon. Il en a composé plus de sept cents ! Tout est prétexte à boire : les amours contrariées, l’ancien a qui l’on demande de consommer sa cave avant que les héritiers n’en profite, plaintes pour tapage nocturne, alors buvons plus tôt, la tempête inondant la cave, on demande à Bacchus de changer l’eau en vin pour y faire naufrage, etc..

Dans la représentation instrumentale et vocale de la Tempête, l’orchestre peut exprimer toute sa puissance de feu et les actrices et acteurs (c’est ainsi que s’appelaient à l’époque les chanteuses et les chanteurs) toute leur voix et leur sensibilité.

Remerciements à Fabrice Conan (historien de l’Art et conférencier) pour le choix du Naufrage de Pierre-Jacques Volaire (1726-1799).

Montée des tensions gréco-turques en Méditerranée Orientale : les racines du conflit

A la veille d’une croisière familiale en Turquie, il y a une trentaine d’années, avec nos trois enfants, préparant les étapes de notre périple, j’avais été interloqué par l’impossibilité d’intégrer dans notre parcours une escale dans l’île grecque de Castellorizo, située pourtant à quelques milles seulement de la côte turque et toute proche de l’île de Kekova et de ses tombeaux étrusques engloutis,point d’orgue de notre croisière.

Notre loueur de voilier à Marmaris nous avait, au demeurant, dûment avertis des risques que nous prenions si nous enfreignions le veto mis par les autorités turques à tout aller-retour vers Kastellorizo. Une interdiction qui résonnait pour nous comme un anachronisme à l’heure de l’ouverture généralisée des frontières et des tentatives de séduction de la Turquie à l’égard de l’Union Européenne.

Et pourtant…. Castellorizo est aujourd’hui au coeur des tensions gréco-turques susceptible de dégénérer en conflit armé en Méditerranée orientale. En cause : une mission d’exploration du navire de recherches sismiques turc Oruç-Reis dans les eaux territoriales grecques au sud  de Castellorizo pour trouver de nouveaux gisement gaziers.

Au delà de l’enjeu gazier et des querelles sur l’application de la convention mondiale sur le droit de la mer adoptée en 1982 à Montego Bay, en Jamaïque, qui dépassent le seul cadre méditerranéen, c’est l’histoire mouvementée des relations gréco-turques en Méditerranée qui refait aujourd’hui surface même si elle ne s’est jamais vraiment apaisée : pour preuve, les tensions régulières depuis près d’un demi-siècle autour des îlots grecs d’Imia (Kardak pour les Turcs) à quelques miles du port truc de Marmaris en mer Egée Orientale.

Les tensions méditerranéennes entre les deux pays ont, en fait, surgi, dès l’indépendance de la Grèce au début du 19ème siècle. Mise en perspective à l’aide d’un article de Vaner Semih, politologue franco-turc, article paru en …. 1987 !

Benedict Donnelly

« L’origine du contentieux est à rechercher dans la question du partage des îles, question posée dès l’indépendance de la Grèce en 1830. L’expansion territoriale continue du jeune État grec au détriment de l’Empire ottoman tout au long du 19e et au début du 20e siècles, jusqu’à la chute de l’Empire à la fin de la première grande guerre, s’accompagne du passage progressif des îles égéennes sous la juridiction grecque. Le Dodécanèse occupé par les Italiens en 1912 n’est cédé à la Grèce qu’après la 2e guerre mondiale.

La réglementation juridique du statut des îles orientales est en principe effectuée par le traité de Lausanne de 1922 qui vaut, d’une certaine façon, comme l’un des actes fondateurs de la République de Turquie. La convention de Lausanne concernant le régime des détroits, annexée au traité du même nom, prévoit une démilitarisation générale, de même que le traité de Paris de 1947.

Dès la seconde moitié des années 30, la diplomatie turque s’active, aidée en cela par une conjoncture internationale particulièrement orageuse. La remilitarisation des détroits à Montreux, en 1936, lui paraît comme un premier succès pouvant déboucher sur d’autres et ses velléités irrédentistes se dirigent vers le Dodécanèse. Mais l’Italie est un adversaire trop redoutable pour être affronté directement. De même, au lendemain de la guerre, la menace soviétique est telle qu’Ankara, soucieuse avant tout d’obtenir la protection occidentale, préfère ne pas soulever d’objection à la cession du Dodécanèse à la Grèce. Ce n’est qu’au cours des quinze dernières années, dans la foulée de l’aggravation de la crise chypriote, sous l’effet que le statut de la mer égéenne revient à l’ordre du jour sous l’effet tant d’une transformation du droit international classique de la mer qu’induisent les nouvelles techniques permettant l’exploitation des ressources du plateau continental et des eaux territoriales, que de la militarisation des îles et les problèmes de l’espace aérien.

Le plateau continental

En ce qui concerne le différend portant sur ce qui doit être la délimitation du plateau continental entre les deux pays, le noyau du problème se trouve lié au rôle à attribuer aux îles. Grosso modo, pour la Grèce, les îles doivent êtres considérées sur un pied d’égalité avec la terre ferme continentale, tandis que, pour la Turquie, elles ne peuvent bénéficier d’un tel statut vu la situation particulière de la mer Egée, autrement dit, de son partage entre ses deux riverains.

Chaque partie argumente différemment dans la mesure où les diverses stipulations et ententes internationales récentes semblent plutôt aller dans le sens des positions grecques. Forte de cette tendance actuelle, la Grèce appuie ses thèses sur des arguments de type général. Or, la Turquie, pour les contrecarrer, ne peut que se prévaloir de l ‘exceptionnalité de la situation et requérir une nouvelle jurisprudence en accord avec les exigences d’équité Les principaux arguments de la Grèce sont les suivants :
a) les iles ont droit, en leur nom propre, à un plateau continental ;
b) le territoire continental et les îles égéennes forment ensemble l’unité politique et territoriale de l’Etat grec et entre les deux composantes, l’existence d’un élément territorial étranger n’est guère admissible ;
c) la délimitation du plateau continental entre les deux pays ne peut se réaliser, par là même, que suivant le principe de l’équi distance entre les côtes turques et les extrémités du territoire grec, c’est-â-dire les îles grecques situées le plus à l’Est de la mer Egée.

A l’autre versant du tableau, les arguments turcs :
a) le critère fondamental pour la délimitation du plateau continental est le principe du prolongement naturel ;
b) les îles, de toute manière, ne peuvent constituer qu’une circonstance spéciale et la mer Egée est une mer semi-fermée qui justifie l’application des règles particulières au lieu de celles prévues d’une manière générale ;
c) le principe à appliquer ici ne peut pas être l’Équidistance, mais l’équité.

Les eaux territoriales

Si la question du plateau continental aboutit à un point mort des tractations en 1979, elle n’en réussit pas moins à raviver une vieille querelle depuis quelque temps en sourdine mais à conséquences beaucoup territoriale. plus immédiates et graves. Il s’agit de l’affaire de la mer territoriale.

Appliquée en mer Egée, l’extension des eaux territoriales à 12 milles, que réclame la Grèce, augmente la part de mer territoriale de cette dernière, de 35 % de la superficie marine totale à près de 64 %.

Cette sorte de thalassocratie grecque en mer Egée, qui existe d’ailleurs de facto, est insupportable aux Turcs.

La thèse grecque peut être ramenée à trois arguments principaux : a) l’extension à 12 milles constitue un droit international général; b) cette règle s’applique également aux îles égéennes ; c) la Grèce a le droit de le déclarer unilatéralement quand bon il lui semble puisqu’il s’agit d’une compétence souveraine de l’Etat côtier. La Turquie ne peut juridiquement s’y opposer qu’en réfutant le principe d’une règle unique internationalement valable en matière d’étendue de la mer territoriale au nom d’une prise en compte nécessaire des cas particuliers comme les mers fermées ou semi -fermées de type égéen.

Afin de souligner la singularité de la configuration géographique en question, Ankara se fait fort de montrer qu’en cas d’extension des eaux territoriales grecques, la Turquie n’aurait plus d’accès à la haute mer. Aussi toute décision d’Athènes dans ce sens, constituerait-elle pour Ankara, un parfait casus belli. »

Vaner Semih. Retour au différend gréco-turc dans les CEMOTI, Cahiers d’Études sur la Méditerranée Orientale et le monde Turco-Iranien CEMOTI, n°4, 1987. Varia. pp. 19-43;

https://doi.org/10.3406/cemot.1987.877

https://www.persee.fr/doc/cemot_0764-9878_1987_num_4_1_877