La rentrée « littéraire » des Mémoires de la Mer

Les Mémoires de la Mer, ce sont des prix du livre, de la BD, du film documentaire, qui  fêteront l’an prochain leur vingtième anniversaire.

Ce sont aussi des jurys qui rassemblent des personnalités d’horizons divers – écrivains, journalistes, universitaires, journalistes, photographe, acteurs culturels…

Coïncidence : plusieurs d’entre eux sont publiés durant cet automne 2025. 

Petit clin d’oeil donc à :

Olivier Le Carrer : « Mers Océans » d’Olivier Le Carrer (auteur) et de Benoît Stichelbaut (photographe) aux Éditions Ouest-France

« Mers Océans » d’Olivier Le Carrer (auteur) et de Benoît Stichelbaut (photographe) aux Éditions Ouest-France

Francis Latreille : « Persévérance – Un voilier pour l’avenir de la planète aux Éditions  Michel Lafon » Jean-Louis Etienne (auteur), Francis Latreille (photographe) aux Éditions Michel Lafon

 « Persévérance – Un voilier pour l’avenir de la planète aux Éditions  Michel Lafon » Jean-Louis Etienne (auteur), Francis Latreille (photographe) aux Éditions Michel Lafon

Olivier Lascar :  « 50 petits et grands mystères du corps humain » de Nicolas Gutierrez(auteur) et d’Olivier Lascar (dessinateur) chez Vuibert

 « 50 petits et grands mystères du corps humain » de Nicolas Gutierrez(auteur) et d’Olivier Lascar (dessinateur) chez Vuibert

Emmanuel de Fontainieu :  » Atlantique le grand livre de l’océan » aux Editions Sud-Ouest

Emmanuel de Fontainieu :  » Atlantique le grand livre de l’océan » aux Editions Sud-Ouest

Le regard de l’historien Alain Cabantous sur le film documentaire de Thomas Johnson « Poutine et les 5 mers ».

Ce que nous savons de Poutine, à longueur de médias, c’est sa volonté obsessionnelle de conquêtes plus ou moins abouties dans le but de restaurer une fois la grande Russie, une autre fois l’ex Empire soviétique dont la chute fut selon lui l’erreur historique majeur de la période contemporaine. Or, ce que nous donne à voir le film de Thomas Johnson dépasse largement ces quelques réelles mais rapides généralités. Grâce à la pertinence d’analyses croisées, diplomatiques ou historiques, à l’appui pédagogique de cartes extrêmement parlantes, ce documentaire inscrit la stratégie de Poutine dans le temps et l’espace. Sur le long terme avec un avant et un après et dans une vision géopolitique globale où les cinq mers (Baltique, Blanche, Azov, Noire, Caspienne) tiennent un rôle fondamental.

Si Staline, appelé à la rescousse, est le concepteur des cinq mers qui devaient être réunies par la construction de canaux ou l’aménagement des fleuves, réalisés par les hommes du Goulag et reposant sur leurs cadavres, lui permettant de désigner Moscou comme une sorte de hub de l’ensemble, c’est bien Pierre le Grand qui demeure la référence cardinale de l’ancien et vulgaire fonctionnaire du K.G.B. qui n’est pas à une contradiction près. Tourné délibérément vers l’Occident et sa culture afin de sortir la Russie de son état, Pierre est aussi celui qui s’est rendu compte de l’importance des voies maritimes et de la maîtrise des mers pour désenclaver le pays. La guerre russo-turque (1686-1700) avec in fine le contrôle de la mer d’Azov, la très longue guerre du Nord contre la Suède (1700-1721) et, à terme, l’ingérence russe en Baltique (annexion de la Livonie et de l’Estonie) ; plus « pacifiquement », la création de la marine impériale (1695-96) puis la fondation de Saint-Pétersbourg (1703) ont participé de cette poussée océane majeure.

Poutine, en réécrivant l’histoire, a retenu la leçon mais à sa façon. Ce que le film montre très bien, c’est le lien étroit entre les entreprises terrestres et guerrières (guerre en Crimée puis en Ukraine avec la prise acharnée du port de Marioupol, main mise sur la Géorgie et le Caucase) et l’expansion maritime à l’œuvre. Dès lors, il convient de redevenir maître de la mer Noire par où transitent 40 % du trafic mondial des céréales ; il est indispensable d’ouvrir de nouvelles voies maritimes en particulier au nord. A partir de la mer Blanche, investir la mer Arctique (une 6e mer ?) qui, outre ses richesses énergétiques, permettrait de relier la Russie à la Chine et simultanément envisager un nouveau passage du nord-ouest qui conduirait à une possible confrontation avec les U.S.A. qui lorgnent actuellement vers le Groenland et le Canada. D’où les investissements militaires et commerciaux dont bénéfice présentement le port de Mourmansk. C’est l’une des illustrations selon laquelle « la Russie n’a pas de frontières » (dixit Poutine) mais juste des fronts qu’il convient de renforcer comme interfaces défensifs et comme bases expansionnistes. S’y adjoint le rôle supplétif des stratégies hybrides lancées par Moscou contre l’Occident depuis une dizaine d’années et dont le très récent arraisonnement du navire fantôme russe Pushpa est le dernier avatar en date.

Ce film instructif et glaçant par endroits aurait peut-être pu souligner davantage les échecs patents du maître du Kremlin dans ses visées impérialistes, notamment la défaillance syrienne et l’arrêt d’une possible expansion méditerranéenne rapidement évoquée, ou la relative faiblesse d’une partie de la marine russe, notamment mise à mal en mer Noire, en dépit de la grande parade navale de façade (juillet 2021) présentée dans le documentaire où justement Poutine cite aux marins le règlement maritime de Pierre le Grand : « Ne jamais baisser pavillon devant personne. Ne jamais capituler » ? Mais cette légère réserve n’est-elle pas émise pour se rassurer à bon compte ?

Alain Cabantous

Algues vertes, bétonnisation du littoral : le temps bienvenu des pétitions !

« Chaque génération… se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le fera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse »

Alors que se profile chez nous un détricotage méthodique des instruments de protection de la mer et du littoral, le message adressé par Albert Camus, lors de la remise de son Nobel il y a près de 70 ans, est un antidote à l’inaction.


Car, aujourd’hui, les temps sont sombres sur nos rivages.

Sur les algues vertes, après le déni, l’obscurantisme !

Le déni, nous l’avions souligné en remettant en 2020 le prix BD des Mémoires de la Mer à Ines Leraud pour « Algues Vertes, L’histoire interdite »

« Le prix BD 2020 des Mémoires de la Mer a un premier mérite : celui de nous rafraîchir la mémoire ! Et, ce faisant, de chercher à comprendre les raisons d’une impuissance persistante, enracinée depuis l’origine dans le déni. »

Ce déni aura duré 30 ans jusqu’à l’arrêt de la Cour Administrative d’appel de Nantes du 24 juin 2025 qui reconnaît officiellement que la prolifération des algues vertes est dûe essentiellement « aux excédents de nitrates issus des exploitations agricoles intensives » et dénonce publiquement « les carences de l’État dans la mise en œuvre de la réglementation européenne et nationale destinée à protéger les eaux de toute pollution d’origine agricole ».

Le soulagement aura été de courte durée : 15 jours tout juste ! Le 8 juillet, l’Assemblée Nationale adoptait la loi dite Duplomb qui va faciliter la création et l’extension des porcheries industrielles y compris en bord de mer ou à proximité des cours d’eau.

Ce n’est plus du déni, c’est soit du cynisme, soit de l’obscurantisme !

La pétition citoyenne contre la loi Duplomb, votée sans un débat digne de ce nom à l’Assemblée Nationale, est donc particulièrement bienvenue.

👉 https://petitions.assemblee-nationale.fr/initiatives/i-3014


Quant à la protection du littoral…

…Qui aurait imaginé qu’il faudrait un jour se mobiliser pour empêcher la disparition du Conservatoire du Littoral ?

Et bien oui, nous en sommes là ! Insidieuse, sous couvert de réforme de l’Etat, la menace n’en est pas moins bien réelle et ce à court terme dans le cadre de la prochaine loi de finances, au moment même où le Conservatoire du Littoral fête ses 50 ans !!!

Le seul regret qu’on pourrait avoir s’agissant du Conservatoire du Littoral, comme d’ailleurs de la loi Littoral, c’est qu’ils sont intervenus un peu trop tardivement pour limiter la bétonnisation et la privatisation de nos côtes, sur la Côte d’Azur entre autres.

Grâce à son action, dans l’Hexagone comme en outre-mer, près de 20% des côtes des mers, océans et grands lacs sont aujourd’hui protégées de façon inaliénable.

Qui peut aujourd’hui raisonnablement penser que les menaces auxquelles répondait la création du Conservatoire – artificialisation, appropriation… – ont aujourd’hui disparu ?
Qui peut nier que les risques liés au changement climatique, que l’érosion du littoral, qui concerne aujourd’hui près de 50 % de nos côtes, imposent le renforcement d’une structure qui a démontré sa capacité à faire travailler ensemble tous les acteurs publics et privés ?


Alors oui, là encore, les pétitions sont aujourd’hui les bienvenues !

👉 https://www.change.org/p/prot%C3%A9geons-ensemble-nos-littoraux-soutenons-le-conservatoire-du-littoral

Création de Gil Blondel pour l’exposition « Bons baisers de Bretagne » du Musée du Carton Voyageur de Baud

Benedict Donnelly

Le Centre International de la Mer a 40 ans : le récit des origines

Le Centre International de la Mer a 40 ans : le récit des origines par Benedict Donnelly

Juin 1985 : au cœur de la Corderie Royale de Rochefort, s’ouvre un lieu culturel insolite, exclusivement dédié … à la mer.

Cette création n’allait pas de soi. A la différence des autres projets culturels soutenus par l’Etat, grâce à la création du Ministère de la Mer au début des années 80 – Océanopolis à Brest, Nausicaa à Boulogne sur Mer… -, la municipalité de Rochefort n’avait fait remonter au cabinet du Ministre de la Mer, Louis Le Pensec, aucun projet.

J’en suis le premier témoin, ayant été chargé à l’automne 1981 par le Ministre d’élaborer les grandes lignes de l’action culturelle maritime de l’Etat (Cf. l’autobiographie de Louis Le Pensec « Ministre à bâbord » parue en 1997 aux Editions Ouest-France.)

Je ne connaissais de Rochefort que ses bouchons, sur la route de Royan et d’Oléron, lorsque je suis contacté à l’automne 1982 par un professionnel de l’audiovisuel public, Yves Le Gall, initiateur avec Pierre Schaeffer, fondateur et directeur du Service de la recherche de l’ORTF (l’office de radiodiffusion et de télévision française), d’une radio sur ondes courtes à destination des marins de commerce : Antelim (Association Nationale des Télécommunications du Littoral et de la Mer).

Antelim était une association de marins de commerce qui fonctionna de mars 1979 à septembre 1984.

Avec le recul, son mode de fonctionnement apparaît comme une préfiguration d’internet :

« Le mode horizontal de communication en était le suivant : une trentaine de groupes de marins et d’épouses se constitua sur le littoral, là où ils habitaient. Ces groupes, appelés unités d’expression et de communication (UEC), décidaient des contenus des émissions et de leur programmation. La diffusion était assurée sur ondes courtes par Radio France Internationale. Le retour était assuré par radiotéléphonie »

(Jacques Perriault « Réseaux de communication horizontale, un aperçu à travers le temps » Le Temps des Media n°18 2012).

A l’occasion de sa venue Place de Fontenoy à Paris, siège historique du Ministère de la Mer, Yves Le Gall m’invita à venir à Rochefort où Antelim venait d’installer un studio de radio dans un local d’environ 30 m² non aménagé, dans l’aile sud de la Corderie Royale, presque totalement reconstruite près de 40 ans après avoir été incendiée par l’occupant allemand en septembre 1944.

Il avait proposé à la municipalité de Rochefort, qui lui avait accordé un bail précaire, de faire de la Corderie Royale le siège d’Antelim en installant au rez de chaussée de l’aile Sud sur environ 1000 m² une véritable station de radio.

Dans les jours qui suivirent ce rendez-vous, je reçus une lettre officielle du maire de Rochefort, Jean-Louis Frot, m’invitant à visiter la Corderie Royale et plus globalement le site de l’ancien arsenal royal et à échanger sur le projet d’Antelim.

Le 2 décembre 1982 – jour de mes 33 ans…. – j’arrivais à la gare de Surgères en fin de matinée par le train Corail du matin (le premier TGV ne circulera qu’à la fin juin de 1993).

Première surprise, c’est le maire en personne qui m’accueillit avec sa voiture personnelle et qui, durant tout le trajet d’environ une demi-heure de Surgères à Rochefort me commenta avec passion la diversité des paysages et des cultures que nous traversions.

Puis, ce fut le choc de la découverte de la Corderie Royale. Comme je l’ai écrit dans mon livre « Petite ballade littéraire autour de l’Hermione », Erik Orsenna, quelques années plus tard, mettra des mots sur mon émotion : « La Corderie appartient à cette collection très restreinte de structures élémentaires qui nous parlent, nous apaisent, nous agrandissent, nous élèvent… comme une cadence de Bach ou une phrase de Proust »

Effet de surprise garanti et ce d’autant plus que la Corderie n’était pas encore totalement reconstruite et que les tailleurs de pierre intervenaient toujours sur la partie centrale.

Autant dire que le maire de Rochefort, rejoint pour le déjeuner par son adjointe Françoise Jouanneau et Emmanuel Lopez, directeur-adjoint du Conservatoire du Littoral, n’eut guère de mal à me passionner pour l’histoire de sa ville, si intimement liée à celle de la Marine Royale, et pour le combat de sa vie, la restauration de la Corderie Royale, joyau de l’arsenal de Louis XIV, laissée pendant 20 ans à l’état de ruine après l’incendie de 1944, classée monument historique en 1967, prélude à un chantier monumental de 12 ans qui s’achèvera en 1984.

La réunion de travail en début d’après-midi à l’Hotel de Ville en présence d’Yves Le Gall évoqua le projet d’Antelim et ses incertitudes financières et l’échange se recentra très vite sur la possibilité de l’ouverture au public de la Corderie Royale.

C’était pour moi une évidence, moins pour le maire, avant tout préoccupé par l’achèvement de la restauration et la recherche d’occupants solvables des 14 000 m² de la Corderie. Un objectif déjà atteint aux 2/3, la Chambre de Commerce et d’industrie de Rochefort occupant déjà toute l’aile nord, la partie centrale étant réservée à la médiathèque municipale et l’étage de la partie sud déjà occupé par les bureaux du conservatoire du littoral et de la ligue pour la protection des oiseaux.

Le maire me fit un appel du pied personnel, sollicitant mon aide pour porter un projet sur ĺa mer au cœur de la Corderie, en symbiose avec son histoire.

De retour Place Fontenoy, j’eus rapidement l’occasion d’évoquer le site de Rochefort. Pierre Léonard, le Président du Conseil Supérieur de la Marine Marchande souhaitait organiser un colloque national sur l’actualité de la politique maritime de Colbert à l’occasion du 300 ème anniversaire de la mort de Colbert. Je lui suggérais de décentraliser ce colloque à Rochefort, ville arsenal au bord de la Charente, créée au 17 ème siècle sur décision de Colbert.

Grâce à l’engagement de Pierre Léonard, au soutien de Louis Le Pensec et de Guy Lengagne qui lui succède Place Fontenoy en mars 1983, à l’implication de la municipalité de Rochefort, du département de Charente Maritime, de la Région Poitou Charentes et du préfet de Région, le « colloque Colbert » qui se tient au Palais des Congrès de Rochefort, les 17 et 18 octobre 1983, sera un moment fort pour l’ensemble de la communauté maritime française.

De droite à gauche, à la tribune, l’historien Fernand Braudel, Jean-Louis Frot (maire de Rochefort), Martine Remond-Gouilloud (juriste) Michel Crépeau (ministre et maire de La Rochelle), Jacques Monestier (préfet de Région)

Ce sera aussi le vrai point de départ du Centre International de la Mer officiellement créé deux ans plus tard en juin 1985.

Car une étape essentielle a été franchie : Rochefort et tout particulièrement la Corderie Royale ont (re)trouvé leur place dans l’imaginaire maritime français.

Dès le printemps 1984, le comité interministériel de la Mer valide la Corderie Royale comme un des lieux culturels maritimes majeurs à même de bénéficier du soutien du tout nouveau Fonds d’Intervention et d’Action Maritimes (le FIAM).

Un soutien sous conditions : l’élaboration d’un projet culturel crédible et structuré, et le feu vert de l’administration préfectorale pour l’ouverture au public de l’aile sud de la Corderie.

Les grandes lignes du projet ont été déjà esquissées et validées par un groupe de travail commun au Ministère et à la municipalité : « raconter » la Corderie Royale, joyau architectural et établissement industriel indissociable de l’histoire de la création et du destin de l’arsenal de Rochefort ; enrichir par la rencontre et l’échange, dans un lieu symbolique de la « France de la Mer », à l’écart des rivalités portuaires, la compréhension des enjeux maritimes contemporains.

Pour porter le projet, le principe de la création d’une association dédiée au projet s’impose rapidement.

Je propose à Jean-Louis Frot une personnalité forte pour la présider : Paul Guimard, écrivain, passionné de mer et conseiller culturel du Président de la République.

Je connaissais bien Paul Guimard depuis la campagne présidentielle de 1981. Nous animions ensemble le groupe mer du PS qui avait élaboré le projet maritime de François Mitterrand, formulé dans un livre « La mer retrouvée » dont j’avais piloté la rédaction.

Paul accepte, à condition que je sois à ses côtés comme vice-président délégué.

Lors de notre première rencontre avec Jean-Louis Frot, je leur propose de nous placer sous la bannière des centres culturels de rencontre, un label attribué par le Ministère de la Culture « aux monuments historiques ayant perdu leur vocation d’origine ».et à même de « prendre part à une nouvelle vie culturelle, artistique ou intellectuelle »

Contact est pris avec l’Association des Centres Culturels de Rencontre abritée à l’Hôtel de Sully, dans le quartier du Marais à Paris, siège de la Caisse Nationale des Monuments Historiques, interlocuteur connu de la Corderie Royale, classée monument historique en 1967 : un classement fondateur de sa renaissance.

Un premier contact suivi de plusieurs réunions de travail à Paris et à Rochefort, conclues par l’intégration de la Corderie – après validation d’un modèle économique basé sur un autofinancement majoritaire, complété par des subventions publiques – comme sixième Centre Culturel de Rencontre (26 aujourd’hui) aux côtés notamment de la Chartreuse de Villeneuve lez Avignon, des Salines d’Arc et Senans et de l’Abbaye de Royaumont.

L’hôtel de Sully à Paris, siège de l’Association des Centres Culturels de Rencontre en 1985

Parallèlement à la structuration de l’association, le travail est engagé tout au long de l’année 1984 pour permettre l’ouverture au public d’un ancien établissement industriel dont ce n’était pas la vocation.

Principal obstacle au sens propre comme au sens figuré : la présence au rez de chaussée de l’aile sud de la Corderie de deux escaliers monumentaux en béton, prévus lors de la reconstruction pour permettre l’évacuation en cas d’incendie des personnes travaillant à l’étage pour le Conservatoire National du Littoral et la Ligue pour la Protection des Oiseaux. Après bien des péripéties, c’est le soutien personnel de Jacques Monestier, le Préfet de Région, qui permet de lever le blocage des services de sécurité avec une solution pragmatique : pour le cas exceptionnel où il ne serait pas possible d’évacuer le personnel par l’escalier principal, on mettra en place des toboggans du même type que ceux utilisés dans l’aviation !

Reste à recruter un directeur…

Nous lançons ensemble, Jean-Louis Frot et moi, une procédure de recrutement dont les auditions se déroulent dans le bureau de Paul Guimard à la Haute Autorité de l’Audiovisuel. Après quelques péripéties, nous recrutons finalement Jean-Pierre Chesné avec lequel j’avais travaillé, dix ans auparavant, au sein du Groupe de recherche sur l’éducation permanente (le GREP).

Et le jour J, le 5 juin 1985, Paul Guimard peut couper le traditionnel ruban lors de l’inauguration officielle du Centre International de la Mer dans l’aile sud de la Corderie Royale. Avec sa concision habituelle, il relie le passé au présent et ne fait pas mystère des ambitions du CIM :

« Beaucoup d’aventures de grand vent sont parties de Rochefort. D’autres vont aujourd’hui en repartir, des aventures de l’esprit : ce ne sont ni les moins exigeantes, ni les moins périlleuses… »

L’inauguration du CIM a eu lieu le 5 juin 1985. Au centre, le premier président Paul Guimard coupe le ruban. Jean-Louis Frot, maire de Rochefort, est à droite

La Corderie Royale, pour la première fois de son histoire multiséculaire, s’ouvre à la visite du public.

Cette ouverture va créer une dynamique nouvelle qui bénéficiera au projet du Jardin des Retours, imaginé par le paysagiste Bernard Lassus.

Paul Guimard emportera la conviction de François Mitterrand et l’inscription du Jardin des Retours dans les grands projets de l’Etat, assortie d’une condition : le financement par Bernard Lassus d’une animation permanente de l’aire des gréements avec des manœuvres de voiles évoquant les grands navires d’autrefois.

Un préalable oublié en route par son concepteur… mais pas par l’équipe du CIM et qui suscitera chez elle, des années plus tard, une envie d’Hermione. Mais ça, c’est une autre histoire !

Benedict Donnelly
Le 13 mai 2025

Mémoires de la Mer 2025 : Prix du livre, les explications du jury

La soirée de remise des prix des Mémoires de la Mer au Musée National de la Marine, le vendredi 28 mars, a permis aux jurys des Mémoires de commenter le choix des lauréats.

Nous publions ci-dessous les interventions des différents membres des jurys : Olivier Le Carrer et Benedict Donnelly pour le prix du livre.

Mémoires de la Mer 2025 : Prix du Livre

PÊCHEUR D’HOMMES
Mikel Epalza et Coline Renault

Naviguer entre les pages de Pêcheurs d’hommes c’est faire un voyage à la fois
surprenant, passionnant et émouvant.

Surprenant, parce que ce n’est pas tous les jours qu’un livre nous propose
d’accompagner, à bord comme à terre, un prêtre vivant depuis plus de quarante ans son sacerdoce aux côtés des marins. A fortiori quand la voix de cet aumônier pas comme les autres se mêle aux questions et aux réflexions d’une jeune journaliste découvrant cet univers.

Passionnant, car on apprend beaucoup de choses au fil du texte : sur la culture basque chère à Mikel, les techniques de pêche locales, les relations avec sa hiérarchie de cet écclésiastique plus soucieux d’écoute et d’entraide que de prosélytisme, le quotidien des équipages et de leurs proches, les conflits autour de la ressource, sans oublier bien sûr le rapport à la foi des pêcheurs.

Émouvant enfin parce que l’on croise ici beaucoup de gens « à marée basse », pour reprendre l’expression de Mikel, marins dans la misère ou familles endeuillées, qu’il s’efforce inlassablement d’aider à « remonter le courant ».

Merci Coline et Mikel de nous avoir embarqués dans cette navigation aussi
inattendue que bouleversante.

Olivier Le Carrer.

Mémoires de la Mer 2025 : Livre Mention spéciale

Au cœur de l’océan de Nathaniel Philbrick

Une fois n’est pas coutume : c’est à un éditeur que le jury des
Mémoires de la Mer 2025 a choisi de rendre hommage avec
une mention spéciale.

Qu’il n’y ait pas d’ambiguïté : Nathaniel Philbrick est un grand
écrivain et son livre, Au Cœur de l’Océan, est un très grand
livre !

Comme le dit le sous-titre de couverture, c’est la véritable
histoire de Moby Dick.

Vous vous en souvenez peut-être, le fameux roman d’Herman
Melville lui a été inspiré par un naufrage bien réel survenu 30
ans avant sa publication : le naufrage du baleinier Essex, le 20
novembre 1820, en plein Pacifique, après l’attaque d’un
cachalot enragé.

Le naufrage de l’Essex marque la fin du roman de Melville.
C’est le point de départ du livre de Philbrick qui nous fait
revivre, jour après jour, le combat pour survivre de la vingtaine
de marins ayant échappé à la mort lors du naufrage du
baleinier.

Les naufragés tentent de rejoindre l’Amérique du Sud. En vain.
Ils survivent aux tempêtes, mais la faim et la soif les poussent
à l’anthropophagie. Certains vont vivre comme des Robinson,
pendant que d’autres continueront leur errance. Seuls
quelques-uns seront sauvés et pourront témoigner.

Leur combat pour survivre pendant près de 100 jours est au
cœur du livre de Nathaniel Philbrick qui nous plonge aussi dans
la communauté quaker de l’Ile de Nantucket, au large de la
Nouvelle Angleterre, haut lieu de la pêche à la baleine depuis le
18 ème siècle, et port d’attache de l’Essex.

Oui, ce livre publié aux Etats-Unis en 2010 est un très grand
livre, très vite traduit en français la même année aux Editions
Denoël puis trois ans plus tard par le Livre de Poche.

Publié trois ans avant la création de nos Mémoires de la Mer,
ce livre nous avait échappé ! D’autant plus facilement qu’il était
vite devenu introuvable.

Un grand merci, donc, aux Editions Paulsen d’en permettre
aujourd’hui l’accès aux lecteurs français dans une nouvelle
édition de 396 pages en grand format sous une couverture
rigide.

Hommage aussi, une fois n’est pas coutume, au traducteur,
celui des précédentes éditions en français, Gérald Messadié,
disparu en 2018 à 86 ans.

Gérald Messadié était un journaliste scientifique -il a été
pendant 25 ans rédacteur en chef de Science et vie – mais
aussi un écrivain prolifique de romans historiques, d’essais sur
l’histoire des religions et d’œuvres de science-fiction inspirées
par l’ésotérisme.

C’était aussi un grand traducteur qui avait notamment traduit en
français le livre de Dava Sobel sur la résolution de l’énigme du
calcul de la longitude.

Vous le voyez, cette mention spéciale des Mémoires de la Mer
2025 était particulièrement méritée !

Benedict Donnelly

Mémoires de la Mer 2025 : Prix du Film, les explications du jury

La soirée de remise des prix des Mémoires de la Mer au Musée National de la Marine, le vendredi 28 mars, a permis aux jurys des Mémoires de commenter le choix des lauréats.

Nous publions ci-dessous les interventions des différents membres des jurys : Alain Cabantous et Laurence Castany pour le prix du film

Mémoires de la Mer 2025 : Prix du Film

Illustration « Les Petits Graviers de Saint Pierre », productions CERCLE BLEU, en coproduction avec FTV et Internep, réalisé par Laurent Giraudineau

https://www.france.tv/france-3/bretagne/la-france-en-vrai-bretagne/6954622-petits-graviers-de-saint-pierre.html

Lors de nos délibérations animées mais fructueuses, se dessine souvent un différend entre les tenants de la forme et ceux qui sont plus sensibles au fond. Avec Petits Graviers, c’est ce dernier, tiré justement du tréfonds de l’amnésie collective, qui a emporté la décision tout en faisant valoir qu’il cadrait bien avec la philosophie et l’objectif des « Mémoires de la mer ».

Ce film retrace un double itinéraire : une quête et une enquête. Quête familiale d’Alexis Goasguen à la recherche de la biographie juvénile de son grand-père. Enquête minutieuse sur un événement puisqu’au-delà de son cas personnel, elle invite le chercheur à se pencher sur une réalité sociale méconnue : les petits graviers.

Autrement dit ces centaines de jeunes garçons, de 10 à 17 ans, venus des campagnes pauvres de l’intérieur de la Bretagne, du pays basque ou de Normandie, qui, chaque année, embarqués sur les morutiers de Bordeaux, Nantes, Saint-Malo ou Fécamp, faisaient route vers Saint-Pierre-et-Miquelon. Sur place, un travail quotidien harassant : laver les morues les jambes dans l’eau, puis les faire sécher continûment sur les graves, avant de les entasser et de transporter leurs lourdes charges ; le tout en subissant des conditions de vie inhumaines des mois durant : mauvaise nourriture et alcool, mauvais logements et discipline de fer.

La recherche historique fut difficile en raison du manque apparent d’archives, hormis quelques listes trouvées dans celles de Brest ou de Saint-Pierre, quelques photos soutenues par le remarquable texte de Charles Le Goffic, observateur lucide mais isolé, ou même la chanson de Boterel, quelques rencontres fructueuses mais, originalité cinématographique, en convoquant les archives paysagères donc la mémoire des lieux : de l’étendue des graves de l’ancienne île aux Chiens (dans l’archipel de Saint-Pierre-et-Miquelon) au Mur des disparus de Ploubazlanec qui en porte la trace ténue et un peu énigmatique.

Il ne s’agit donc pas, à travers ce film, de faire pleurer dans les chaumières sur l’exploitation éhontée et à bon compte de cette main d’œuvre enfantine et démunie. Même si le film dégage une véritable et discrète empathie et une réelle humanité.

Il s’agit surtout, avec ce travail, de faire émerger ce pan réaliste et noir de la pêche de la morue, de comprendre les ressorts de cette occultation historique, y compris le silence coupable des Affaires maritimes pourtant si sensibles aux questions sociales durant la IIIe République, afin de le restituer à la fois à l’Histoire et, peut-être Saint-Pierre excepté, de l’intégrer enfin au présent patrimonial des régions françaises concernées, si longtemps complices mutiques.

C’est à cette diversité documentaire et à son bel objectif que le jury a été sensible.

Alain Cabantous
le 28/03/2025

Mémoires de la Mer 2025 : Prix spécial du jury

We the surfers, d’Arthur Bourbon

Le jury a décerné cette année une mention spéciale, qui est attribuée à We the surfers, d’Arthur Bourbon, un film remarquable, très différent des documentaires habituels sur le surf.

C’est l’histoire d’un petit village du Libéria, un des pays les plus pauvres du monde, où le surf a été introduit par la générosité et l’engagement de quelques uns. Et tout a changé dans la vie de ce village :

  • la vie des enfants soldats d’abord, qui y ont trouvé une façon de se reconstruire,
  • la vie économique ensuite grâce à l’activité touristique créée par la mise en place d’un surf club qui emploie les habitants et accueille les surfeurs,
  • les relations entre les habitants, et notamment entre les jeunes adultes et les enfants, entre jeu, apprentissage et transmission,
  • le regard sur la place des filles et des femmes qui se sont mises à pratiquer le surf.

Enfin, la pratique du surf, sur de vraies planches envoyées de tous les coins du monde, ou de simples bouts de bois, a transformé le regard des habitantes sur « leur » océan, désormais à la fois lieu de liberté, de plaisir et de beauté, un espace à préserver.

We the surfers est un très beau film : par ses images, son histoire, mais surtout car c’est un film d’espoir.

Laurence Castany
Directrice du développement culturel et des publics
Musée national de la Marine

Mémoires de la Mer 2025 : verdict vendredi 28 mars au Musée de la Marine de Paris !

Les prix 2025 des Mémoires de la Mer du livre, de la BD et du film documentaire seront dévoilés et décernés le vendredi 28 mars, dans le cadre de la 1ère édition du Festival Grande Marée.

🔗 En savoir plus sur l’événement

📍 Lieu : Musée de Chaillot
🕕 Horaire : À partir de 17 h 15

Le public est invité à assister à la remise des prix.

À J-1, découvrez ci-dessous la liste des livres, BD et films sélectionnés pour cette 19ᵉ édition des Mémoires de la Mer.

Mémoires de la Mer 2025 : les films sélectionnés !

Mémoires de la Mer 2025 : les BD sélectionnées !

Mémoires de la Mer 2025 : les livres sélectionnés !

Vendée Globe : le regard d’Hervé Hamon

Nous publions ici avec l'autorisation de l'auteur et du Télégramme la chronique d'Hervé Hamon parue dans le Télégramme du dimanche 26 janvier 2025

Trois petits phares et puis…

Courant d’ère
Hervé Hamon

Disons-le tout de suite : ce billet ne sera pas du goût de tout le monde.

Car moi, qui ai chanté la mer, j’émets des réserves sur l’épreuve du Vendée Globe. Non sur les femmes et les hommes qui l’animent : ce sont de très grands marins qui jouent leur peau, qui affrontent les pires océans, qui font preuve d’un courage excessif – la première règle de la navigation n’est-elle pas d’éviter de prendre des risques inconsidérés ?

C’est la machine qui m’interroge. À commencer par ces bateaux au prix pharamineux et qui se nomment Pastille Valda, Destop-Cola, Convention Obsèques ou Fédération du Tord-Boyaux. La course au sponsor semble presque plus ardue que le passage des cinquantièmes hurlants. Et le retrait de Poulet Cassegrain ou de Marshmallow Solidaire plus catastrophique qu’un foc n°2 déchiré. Il y a là quelque chose qui cloche, à commencer par la vertigineuse inégalité financière entre les concurrents.

Et puis, est-ce bien la vocation des voiliers que de foncer à 70 km/h sur leurs foils ? Je veux bien qu’à titre expérimental, on déguise les navires en avions. Et qu’on étudie, toujours à titre expérimental, les aéronefs plongeurs. Mais est-ce encore de la saine navigation que cette recherche haletante de la vitesse – quand les vagues le permettent ?

La course du Figaro me paraît autrement excitante, mettant en lice des navires identiques où les skippers rusent avec Éole, particulièrement dans la pétole. Plus vite, encore plus vite… ce n’est pas l’avenir, c’est l’ancienne mode.

Est-ce toujours de la navigation que de s’enfermer dans un cockpit et de n’en sortir qu’à l’occasion d’une réparation ? Est-ce décidément de la navigation que de progresser un casque sur les oreilles afin de supporter les chocs terribles de l’eau contre le carbone ? La mer est suffisamment sauvage pour qu’il ne soit point nécessaire de l’ensauvager encore.

Je me souviens de Christophe Auguin, vainqueur d’un Vendée Globe particulièrement assassin en 1997. Avec une pointe d’amertume, haussant les épaules, il me disait : « J’ai fait le tour du monde et j’ai vu trois phares… »

Et quand je l’interrogeais sur ses rêves, il me répondait : « Me faufiler dans les passes de Chausey, mouiller dans les trous. »

Le monde est trop vaste pour que quiconque puisse prétendre en faire le tour. Pour ma part, je veux aller lentement, j’attends le triomphe des cargos à voile…

Hermione : Cap sur le Groenland !

Il y a dix ans, le 18 avril 2015, l’Hermione quittait Rochefort, son port d’attache, et entamait sa traversée de l’Atlantique vers les États-Unis.

Réplique authentique de la frégate qui, en 1780, avait emmené La Fayette en Amérique pour annoncer à George Washington le soutien officiel de la France à l’indépendance américaine, l’Hermione, sur le départ, était saluée par le Président des États-Unis en personne.

En souhaitant « Bon voyage » à l’équipage, le Président Barack Obama avait tenu à rappeler que « pendant deux siècles, les États-Unis et la France ont défendu ensemble le principe de liberté, des champs de bataille de la Révolution américaine aux plages du Débarquement ».

Six semaines plus tard, le 4 juin 2015, c’est l’US Navy qui saluait l’Hermione à son arrivée dans les eaux américaines.

Le destroyer lance-missiles USS Mitscher alla à sa rencontre, son commandant déclarant : « Le retour symbolique de l’Hermione rend hommage à La Fayette et à l’alliance franco-américaine qui a apporté la victoire à la bataille de Yorktown. »

Dix ans après, si l’Hermione pouvait reprendre la mer, c’est sur le Groenland qu’elle devrait mettre le cap !

Pour afficher un soutien symbolique au Groenland et au Danemark face à un gouvernement américain oublieux de sa propre histoire et des valeurs à l’origine de la création des États-Unis, qui avaient justifié le soutien de la France aux insurgés américains à la fin du XVIIIe siècle.

Dans son numéro du 29 janvier 2025, Le Canard enchaîné évoquait, sur le ton de la plaisanterie, l’envoi au Groenland du porte-avions Charles de Gaulle.

Moins belliqueux, l’envoi en mission de l’Hermione aurait une valeur symbolique forte dans l’opinion publique américaine, mais aussi française et européenne.

Le cap ne fait pas débat, mais… trouverait-on aujourd’hui, dans le contexte actuel, du côté américain et français, des entreprises et des mécènes prêts à prendre le risque de soutenir, à travers ce voyage de l’Hermione, les valeurs de liberté et d’indépendance ?

Les paris sont ouverts…

Benedict Donnelly

Vendée Globe : « Les coureurs ont le pouvoir de faire changer les choses »

Écrivain et navigateur, ancien rédacteur en chef du magazine Bateaux, Olivier Le Carrer est notamment l’auteur d’une histoire des tours du monde à la voile « Partir autour du monde » chez Glenat.

C’est aussi l’un des commissaires de l’exposition actuellement visible au Musée National de la Marine à Paris sur l’histoire du Vendée Globe.

Il commente ici en exclusivité le témoignage d’un des concurrents, l’Italien Giancarlo Pedote, recueilli quelques jours avant le départ de l’édition 2024 du Vendée Globe par le journaliste Valentin Pineau pour Ouest-France.

Benedict Donnelly, ancien Secrétaire Général du Conseil Supérieur de la Navigation de Plaisance et des Sports Nautiques


Les coureurs ont le pouvoir de faire changer les choses

Le constat de Giancarlo Pedote est partagé par la plupart des coureurs actuels : les
conditions de vie à bord des Imoca de dernière génération sont effectivement très
difficiles, pour ne pas dire plus. Et le problème des blessures dues aux chocs ou aux
accélérations et décélérations brutales est déjà une réalité : en témoigne l’accident
sérieux de Samantha Davies en 2020, pendant le dernier Vendée Globe.

Au delà du risque proprement dit, la question du plaisir et du fait de se trouver
« déconnecté » de la mer mérite aussi réflexion comme le souligne Giancarlo.

Pour être tout à fait exact, cette rupture n’est pas complètement nouvelle. Il y a près
de trente ans, Christophe Auguin (vainqueur du Vendée Globe 1996/1997) disait lors
de son arrivée : « Surtout, n’y allez pas ! « , répétant à qui voulait l’entendre que le
temps lui avait paru effroyablement long dans sa machine de course invivable et qu’il
ne souhaitait à personne de vivre une telle épreuve.

Encore plus tôt, Titouan Lamazou (premier vainqueur de la course, en 1989/1990)
avouait alors n’avoir pris aucun plaisir dans son parcours, trop préoccupé par la
marche de son bateau pour s’attarder sur la beauté des éléments…

Cette tendance remonte donc loin, mais il est indéniable que le développement des
foils a considérablement accéléré – dans tous les sens du terme – le mouvement. Si
ceux-ci apportent un atout en termes de vitesse (en témoigne la victoire de bateaux
équipés de foils lors des deux dernières éditions du Vendée Globe), ils comportent
aussi de nombreux inconvénients : surcoût financier, fragilité, inconfort accru du fait
de l’extrême brutalité des mouvements, projection continue d’embruns imposant de
fermer presque complètement les cockpits, et enfin augmentation du risque de
collision avec des animaux marins ou des objets flottants.

Faut-il renoncer à ces appendices qui posent tant de problèmes ? Ce serait sans
doute plus sage et la compétition n’y perdrait au fond rien de son intérêt. Pour
mémoire, les premiers bateaux sans foils à couper la ligne d’arrivée en janvier 2021,
ceux de Jean Le Cam et Damien Seguin, n’avaient que seize heures de retard sur le
foiler de tête après 80 jours de course ! Il est vrai que cette édition s’était révélée
peu favorable aux bateaux à foils, les conditions météo compliquées ne favorisant
pas cette fois les grandes envolées…

Mais à l’image de Giancarlo qui déplore cette évolution… tout en choisissant
d’équiper son bateau de grands foils performants (« Sportivement, je souhaite monter
le curseur de la performance » déclarait-il après son arrivée à la huitième place du
Vendée Globe 2020/2021) la position des coureurs reste souvent ambigue sur le
sujet. Rien ne les empêche a priori de s’organiser entre eux pour faire bouger les
choses. La course en Imoca n’est pas une discipline mondialement pratiquée dont
les règles seraient verrouillées par une galaxie ingérable de fédérations éparpillées
sur tous les continents. Elle ne repose que sur quelques dizaines de marins dont la
majorité résident entre le Finistère et le Morbihan.

Certains ont d’ailleurs déjà fait des choix différents comme Jean Le Cam qui assume
le refus des foils sur son bateau neuf, pour des raisons financières mais aussi parce
qu’il tient à garder l’entière maîtrise de son bateau et préfère privilégier la simplicité.

À l’issue de cette édition, organisateurs et coureurs ne pourront en tous cas faire
l’économie d’une vraie réflexion sur ce sujet. Et au passage sur celui de l’équipement
en général, pour éviter la surenchère en termes de complexité mais aussi prévenir
les dérives liées aux possibilités quasi illimitées des systèmes de communication
modernes.

Par Olivier Le Carrer