La soirée de remise des prix des Mémoires de la Mer au Musée National de la Marine, le vendredi 28 mars, a permis aux jurys des Mémoires de commenter le choix des lauréats.
Nous publions ci-dessous les interventions des différents membres des jurys, Olivier Lascar et Gilbert Buti.
Mémoires de la Mer 2025 : Prix de la Bande Dessinée

J’ai le plaisir de vous présenter cette BD choisie par le jury des Mémoires de la mer. Elle s’appelle « Octopolis » et est signée Gaétan Nocq, qui la publie aux éditions Daniel Maghen.
L’intrigue : nous suivons l’enquête de Mona, dont le père, qu’elle n’a pas vu depuis 7 ans, a mystérieusement disparu. C’est un scientifique, un paléontologue, un habitué des fossiles qui paraît s’être passionné pour des créatures au corps mou qui – paradoxe – ne fossilisent pas : les céphalopodes. De fait, l’enquête de Mona va la mener jusqu’à un site du Pacifique, sujet d’étude de son père, Octopolis, paradis des poulpes.
Ce qui est bien avec cette BD :
– Très grande documentation, très sourcée scientifiquement.
Le récit est scandé de planches où le lecteur va à la rencontre du peuple des grandes profondeurs. Coquillages, vers tubulaires des sources hydrothermales, mais la part belle est donnée aux céphalopodes bien sûr. Qu’ils aient 8 ou 10 bras. Nous plongeons jusqu’aux abysses, en dessous de 1000 mètres de profondeur, à la découverte par exemple du Vampire des abysses, un céphalopode adepte de la bioluminescence et praticien d’une posture de défense que les spécialistes ont nommé « posture de l’ananas ». Le vampire des abysses pourrait être le chaînon manquant entre les céphalopodes à 8 et 10 bras.Sujet d’actualité, puisque le livre de Gaétan Nocq ouvre le sujet des nodules polymétalliques, ces agrégats de minerais qui font que les abysses sont regardés avec concupiscence par les industriels du monde entier.
Mais l’aspect le plus séduisant du livre est sa beauté formelle. Immersion dans le monde de l’océan. Une plongée caractérisée par le traitement des couleurs. Toutes les nuances de bleu sont convoquées, mais l’intrusion d’autres couleurs aux moments de tensions de l’intrigue fait parfois basculer dans le rouge. Magnifique.
Olivier Lascar – 28.03.2025
Mémoires de la Mer 2025 : Mention Spéciale Bande Dessinée

Depuis quelques années sont proposées, avec plus ou moins de bonheur, des biographies ou des adaptations d’œuvres littéraires en BD ou en romans graphiques.
Ces entreprises sont parfois assez fades, convenues et ne servent guère les sujets « illustrés » par des auteurs en mal d’inspiration.Rien de tel avec l’album de Michel Durand dédié aux Travailleurs de la mer de Victor Hugo !
Le livre de Hugo, paru en 1866, est connu, tout au moins … son titre, car le contenu de l’ouvrage l’est beaucoup moins.
Cette BD incitera assurément à la lecture, ou à la relecture, de l’œuvre littéraire, ce qui n’est pas le moindre de ses mérites.Mais, outre cette qualité, la BD de Michel Durand est hors-norme ! Un choc !
Le dessinateur-scénariste qui a adapté en 152 planches l’ouvrage de Victor Hugo a laissé humblement la parole au père des Travailleurs de la mer.
Il a fait une judicieuse sélection des temps forts, des grandes séquences de l’œuvre et il a délicatement accompagné les principaux personnages du roman, à commencer par la MER.La vie des pêcheurs, la violence des flots, l’organisation des villages côtiers, les embarcations traditionnelles et les techniques nouvelles, les costumes et les intrigues sont retracés avec beaucoup de finesse. Et un réel soin documentaire.
Dans ce drame imaginé par Hugo, nous suivons, avec Michel Durand, le travail acharné mené avec ingéniosité et détermination par un audacieux pêcheur pour ramener à quai l’épave d’un navire à vapeur échoué sur des rochers près de Guernesey.
Prouesse humaine, intrigue amoureuse, défi technique et rebondissements hugoliens : tous les ingrédients du drame sont là, servis par une représentation graphique originale, et pour tout dire extraordinaire. Unique !Car en s’inspirant du rendu de la technique des gravures du XIXᵉ siècle, comme celles de Gustave Doré, Michel Durand a adapté le roman de Victor Hugo en effectuant des dessins « en hachures ».
Il a réussi à imiter les traits des graveurs par l’utilisation de la plume et de l’encre noire. Et ce sans jamais tracer les contours des figures représentées !C’est un tour de force, une technique extrêmement rare, un défi qui a nécessité un travail long et “titanesque” (5 ans pour réaliser cet album).
Le grand format de l’album autorise une large respiration du récit.
La couverture, superbe présentation toilée mettant en scène la lutte de l’homme contre un monstre marin, est magnifique.
Qui plus est, l’album dispose, chose devenue très rare, d’un ruban signet !La très grande qualité de fabrication de la BD est en parfaite adéquation avec le trait de l’artiste mis au service de la puissance de la mer et des passions humaines.
L’éditeur, à savoir Glénat, mérite d’être associé à cet hommage, d’être félicité pour la réalisation de ce superbe volume qui aurait toute sa place parmi ce que l’on est parfois convenu d’appeler beaux livres.
Cette BD invite à découvrir ou redécouvrir un auteur majeur de notre patrimoine littéraire.
Elle contribue à faire connaître la culture maritime dans toute son épaisseur et se situe ainsi au cœur des “Mémoires de la mer”.
C’est la raison pour laquelle le jury a souhaité lui attribuer une mention spéciale assortie de toutes ses félicitations !
Résumé de l’histoire
Mess Lethierry, ancien marin et armateur, est propriétaire d’un navire à vapeur, la Durande, qui vient de faire naufrage.
Lethierry est furieux à l’idée de perdre le moteur révolutionnaire de son navire. Il promet la main de sa nièce, Déruchette, à celui qui récupérera le moteur.Gilliatt, un pêcheur secrètement amoureux de Déruchette, accepte le défi qui le conduit à s’aventurer parmi les deux rochers et les écueils non loin de Guernesey.
Il affronte, sans témoin, la colère des flots et d’une terrible pieuvre (représentation de la couverture…).Il parvient, après un travail acharné et beaucoup d’ingéniosité, à ramener la Durande, tout au moins l’imposante machinerie, à son port d’attache.
Cependant, quand il revient vers Mess Lethierry, il refuse, contrairement à ce qui avait été convenu au départ, d’épouser Déruchette.
Car, ainsi qu’a pu le surprendre Gilliatt peu après son retour, Déruchette est amoureuse du nouveau, jeune et riche recteur de l’île (que Gilliatt avait d’ailleurs sauvé de la noyade avant son arrivée).Félicité pour sa prouesse, le malheureux Gilliatt va jusqu’à favoriser l’union de Déruchette avec le riche recteur.
Il favorise leur départ après le mariage, voit leur navire s’éloigner et se laisse engloutir par les flots de la marée montante (là même où il avait sauvé le recteur de la noyade…).

