
Ce que nous savons de Poutine, à longueur de médias, c’est sa volonté obsessionnelle de conquêtes plus ou moins abouties dans le but de restaurer une fois la grande Russie, une autre fois l’ex Empire soviétique dont la chute fut selon lui l’erreur historique majeur de la période contemporaine. Or, ce que nous donne à voir le film de Thomas Johnson dépasse largement ces quelques réelles mais rapides généralités. Grâce à la pertinence d’analyses croisées, diplomatiques ou historiques, à l’appui pédagogique de cartes extrêmement parlantes, ce documentaire inscrit la stratégie de Poutine dans le temps et l’espace. Sur le long terme avec un avant et un après et dans une vision géopolitique globale où les cinq mers (Baltique, Blanche, Azov, Noire, Caspienne) tiennent un rôle fondamental.
Si Staline, appelé à la rescousse, est le concepteur des cinq mers qui devaient être réunies par la construction de canaux ou l’aménagement des fleuves, réalisés par les hommes du Goulag et reposant sur leurs cadavres, lui permettant de désigner Moscou comme une sorte de hub de l’ensemble, c’est bien Pierre le Grand qui demeure la référence cardinale de l’ancien et vulgaire fonctionnaire du K.G.B. qui n’est pas à une contradiction près. Tourné délibérément vers l’Occident et sa culture afin de sortir la Russie de son état, Pierre est aussi celui qui s’est rendu compte de l’importance des voies maritimes et de la maîtrise des mers pour désenclaver le pays. La guerre russo-turque (1686-1700) avec in fine le contrôle de la mer d’Azov, la très longue guerre du Nord contre la Suède (1700-1721) et, à terme, l’ingérence russe en Baltique (annexion de la Livonie et de l’Estonie) ; plus « pacifiquement », la création de la marine impériale (1695-96) puis la fondation de Saint-Pétersbourg (1703) ont participé de cette poussée océane majeure.
Poutine, en réécrivant l’histoire, a retenu la leçon mais à sa façon. Ce que le film montre très bien, c’est le lien étroit entre les entreprises terrestres et guerrières (guerre en Crimée puis en Ukraine avec la prise acharnée du port de Marioupol, main mise sur la Géorgie et le Caucase) et l’expansion maritime à l’œuvre. Dès lors, il convient de redevenir maître de la mer Noire par où transitent 40 % du trafic mondial des céréales ; il est indispensable d’ouvrir de nouvelles voies maritimes en particulier au nord. A partir de la mer Blanche, investir la mer Arctique (une 6e mer ?) qui, outre ses richesses énergétiques, permettrait de relier la Russie à la Chine et simultanément envisager un nouveau passage du nord-ouest qui conduirait à une possible confrontation avec les U.S.A. qui lorgnent actuellement vers le Groenland et le Canada. D’où les investissements militaires et commerciaux dont bénéfice présentement le port de Mourmansk. C’est l’une des illustrations selon laquelle « la Russie n’a pas de frontières » (dixit Poutine) mais juste des fronts qu’il convient de renforcer comme interfaces défensifs et comme bases expansionnistes. S’y adjoint le rôle supplétif des stratégies hybrides lancées par Moscou contre l’Occident depuis une dizaine d’années et dont le très récent arraisonnement du navire fantôme russe Pushpa est le dernier avatar en date.
Ce film instructif et glaçant par endroits aurait peut-être pu souligner davantage les échecs patents du maître du Kremlin dans ses visées impérialistes, notamment la défaillance syrienne et l’arrêt d’une possible expansion méditerranéenne rapidement évoquée, ou la relative faiblesse d’une partie de la marine russe, notamment mise à mal en mer Noire, en dépit de la grande parade navale de façade (juillet 2021) présentée dans le documentaire où justement Poutine cite aux marins le règlement maritime de Pierre le Grand : « Ne jamais baisser pavillon devant personne. Ne jamais capituler » ? Mais cette légère réserve n’est-elle pas émise pour se rassurer à bon compte ?
Alain Cabantous