Montée des tensions gréco-turques en Méditerranée Orientale : les racines du conflit

A la veille d’une croisière familiale en Turquie, il y a une trentaine d’années, avec nos trois enfants, préparant les étapes de notre périple, j’avais été interloqué par l’impossibilité d’intégrer dans notre parcours une escale dans l’île grecque de Castellorizo, située pourtant à quelques milles seulement de la côte turque et toute proche de l’île de Kekova et de ses tombeaux étrusques engloutis,point d’orgue de notre croisière.

Notre loueur de voilier à Marmaris nous avait, au demeurant, dûment avertis des risques que nous prenions si nous enfreignions le veto mis par les autorités turques à tout aller-retour vers Kastellorizo. Une interdiction qui résonnait pour nous comme un anachronisme à l’heure de l’ouverture généralisée des frontières et des tentatives de séduction de la Turquie à l’égard de l’Union Européenne.

Et pourtant…. Castellorizo est aujourd’hui au coeur des tensions gréco-turques susceptible de dégénérer en conflit armé en Méditerranée orientale. En cause : une mission d’exploration du navire de recherches sismiques turc Oruç-Reis dans les eaux territoriales grecques au sud  de Castellorizo pour trouver de nouveaux gisement gaziers.

Au delà de l’enjeu gazier et des querelles sur l’application de la convention mondiale sur le droit de la mer adoptée en 1982 à Montego Bay, en Jamaïque, qui dépassent le seul cadre méditerranéen, c’est l’histoire mouvementée des relations gréco-turques en Méditerranée qui refait aujourd’hui surface même si elle ne s’est jamais vraiment apaisée : pour preuve, les tensions régulières depuis près d’un demi-siècle autour des îlots grecs d’Imia (Kardak pour les Turcs) à quelques miles du port truc de Marmaris en mer Egée Orientale.

Les tensions méditerranéennes entre les deux pays ont, en fait, surgi, dès l’indépendance de la Grèce au début du 19ème siècle. Mise en perspective à l’aide d’un article de Vaner Semih, politologue franco-turc, article paru en …. 1987 !

Benedict Donnelly

« L’origine du contentieux est à rechercher dans la question du partage des îles, question posée dès l’indépendance de la Grèce en 1830. L’expansion territoriale continue du jeune État grec au détriment de l’Empire ottoman tout au long du 19e et au début du 20e siècles, jusqu’à la chute de l’Empire à la fin de la première grande guerre, s’accompagne du passage progressif des îles égéennes sous la juridiction grecque. Le Dodécanèse occupé par les Italiens en 1912 n’est cédé à la Grèce qu’après la 2e guerre mondiale.

La réglementation juridique du statut des îles orientales est en principe effectuée par le traité de Lausanne de 1922 qui vaut, d’une certaine façon, comme l’un des actes fondateurs de la République de Turquie. La convention de Lausanne concernant le régime des détroits, annexée au traité du même nom, prévoit une démilitarisation générale, de même que le traité de Paris de 1947.

Dès la seconde moitié des années 30, la diplomatie turque s’active, aidée en cela par une conjoncture internationale particulièrement orageuse. La remilitarisation des détroits à Montreux, en 1936, lui paraît comme un premier succès pouvant déboucher sur d’autres et ses velléités irrédentistes se dirigent vers le Dodécanèse. Mais l’Italie est un adversaire trop redoutable pour être affronté directement. De même, au lendemain de la guerre, la menace soviétique est telle qu’Ankara, soucieuse avant tout d’obtenir la protection occidentale, préfère ne pas soulever d’objection à la cession du Dodécanèse à la Grèce. Ce n’est qu’au cours des quinze dernières années, dans la foulée de l’aggravation de la crise chypriote, sous l’effet que le statut de la mer égéenne revient à l’ordre du jour sous l’effet tant d’une transformation du droit international classique de la mer qu’induisent les nouvelles techniques permettant l’exploitation des ressources du plateau continental et des eaux territoriales, que de la militarisation des îles et les problèmes de l’espace aérien.

Le plateau continental

En ce qui concerne le différend portant sur ce qui doit être la délimitation du plateau continental entre les deux pays, le noyau du problème se trouve lié au rôle à attribuer aux îles. Grosso modo, pour la Grèce, les îles doivent êtres considérées sur un pied d’égalité avec la terre ferme continentale, tandis que, pour la Turquie, elles ne peuvent bénéficier d’un tel statut vu la situation particulière de la mer Egée, autrement dit, de son partage entre ses deux riverains.

Chaque partie argumente différemment dans la mesure où les diverses stipulations et ententes internationales récentes semblent plutôt aller dans le sens des positions grecques. Forte de cette tendance actuelle, la Grèce appuie ses thèses sur des arguments de type général. Or, la Turquie, pour les contrecarrer, ne peut que se prévaloir de l ‘exceptionnalité de la situation et requérir une nouvelle jurisprudence en accord avec les exigences d’équité Les principaux arguments de la Grèce sont les suivants :
a) les iles ont droit, en leur nom propre, à un plateau continental ;
b) le territoire continental et les îles égéennes forment ensemble l’unité politique et territoriale de l’Etat grec et entre les deux composantes, l’existence d’un élément territorial étranger n’est guère admissible ;
c) la délimitation du plateau continental entre les deux pays ne peut se réaliser, par là même, que suivant le principe de l’équi distance entre les côtes turques et les extrémités du territoire grec, c’est-â-dire les îles grecques situées le plus à l’Est de la mer Egée.

A l’autre versant du tableau, les arguments turcs :
a) le critère fondamental pour la délimitation du plateau continental est le principe du prolongement naturel ;
b) les îles, de toute manière, ne peuvent constituer qu’une circonstance spéciale et la mer Egée est une mer semi-fermée qui justifie l’application des règles particulières au lieu de celles prévues d’une manière générale ;
c) le principe à appliquer ici ne peut pas être l’Équidistance, mais l’équité.

Les eaux territoriales

Si la question du plateau continental aboutit à un point mort des tractations en 1979, elle n’en réussit pas moins à raviver une vieille querelle depuis quelque temps en sourdine mais à conséquences beaucoup territoriale. plus immédiates et graves. Il s’agit de l’affaire de la mer territoriale.

Appliquée en mer Egée, l’extension des eaux territoriales à 12 milles, que réclame la Grèce, augmente la part de mer territoriale de cette dernière, de 35 % de la superficie marine totale à près de 64 %.

Cette sorte de thalassocratie grecque en mer Egée, qui existe d’ailleurs de facto, est insupportable aux Turcs.

La thèse grecque peut être ramenée à trois arguments principaux : a) l’extension à 12 milles constitue un droit international général; b) cette règle s’applique également aux îles égéennes ; c) la Grèce a le droit de le déclarer unilatéralement quand bon il lui semble puisqu’il s’agit d’une compétence souveraine de l’Etat côtier. La Turquie ne peut juridiquement s’y opposer qu’en réfutant le principe d’une règle unique internationalement valable en matière d’étendue de la mer territoriale au nom d’une prise en compte nécessaire des cas particuliers comme les mers fermées ou semi -fermées de type égéen.

Afin de souligner la singularité de la configuration géographique en question, Ankara se fait fort de montrer qu’en cas d’extension des eaux territoriales grecques, la Turquie n’aurait plus d’accès à la haute mer. Aussi toute décision d’Athènes dans ce sens, constituerait-elle pour Ankara, un parfait casus belli. »

Vaner Semih. Retour au différend gréco-turc dans les CEMOTI, Cahiers d’Études sur la Méditerranée Orientale et le monde Turco-Iranien CEMOTI, n°4, 1987. Varia. pp. 19-43;

https://doi.org/10.3406/cemot.1987.877

https://www.persee.fr/doc/cemot_0764-9878_1987_num_4_1_877

La Tempête dans la musique baroque française, un texte inédit du musicologue Michel Verschaeve

La Tempête (tout comme le sommeil, la descente des Dieux, les musiques tendres et plaintives, etc…) est un passage incontournable dans au moins une des tragédies mises en musique d’un compositeur baroque (Lully, Campra, Rameau, Destouches…).

Il faut bien savoir que l’apparition de l’Opéra en France va déclencher beaucoup de surprises (pour être aimable) de la part du public et de certains critiques

En effet, au Moyen-Âge, à la Renaissance et jusqu’au pré-baroque, on pouvait écrire de la musique qui n’avait aucun ou très peu de rapport avec la signification du texte, cela peut nous paraître aujourd’hui difficile à comprendre. Bien entendu, il y avait des exceptions comme la Bataille de Marignan de Janequin.

C’est Monteverdi (1567-1643) dans sa seconda pratica qui va faire entendre musicalement le bruit des épées (style concitato) dans son Combat de Tancrède et Clorinde.
Une véritable révolution : la musique de film venait d’être officiellement créée !

Il ne faut donc pas s’étonner du texte virulent de Charles de Saint-Évremond (1616-1703) sur les Opéras (1677) : « L’esprit ne pouvant concevoir un héros qui chante, s’attache à celui qui le fait chanter »

Quoi qu’il en soit la tragédie mise en musique va triompher et va user de tous ses artifices pour éblouir le public que ce soient par la musique, le livret et aussi (et peut-être surtout) la mécanique permettant des changements éblouissants de décors et d’effets (digne des productions hollywoodiennes!) pour satisfaire le Merveilleux, composante essentielle de l’opéra baroque. On ne baissait le rideau qu’à la fin du spectacle, les changements de décors se faisaient à vue.

Seule « ombre » au tableau : la lumière qui reste à la bougie, il faudra attendre l’arrivée tardive du gaz puis de l’électricité pour révolutionner cet élément essentiel au théâtre et à l’opéra.

La première tempête « revendiquée » de l’opéra baroque est celle d’Alcione (1706) de Marin Marais (joué par Gérard Depardieu dans le film : Tous les mains du monde).

En fait c’est une erreur : la première est celle de Thétis et Pelée (1689) de Pascal Colasse (« sbire » de Lully) qui orchestrait les opéras du florentin.

Notons qu’un illustre inconnu très talentueux nommé François Chauvon fait éditer en 1723 ses Charmes de l’Harmonie véritable guide des effets à utiliser dans l’opéra. Il s’agit d’un ensemble de recettes musicales (tempeste, musique bacchique, chant lugubre, musique champestre, musique infernale, musique gaye, etc..).

En ce qui concerne le traitement « pédagogique » de la tempête on peut constater bon nombre de notes répétées exprimant le chaos reliées entre elles par des jaillissements de notes peignant les aquilons furieux, effet assuré !

Elle est aussi souvent liée aux musiques infernales et parfois même à un monstre, c’est le cas dans Dardanus (1739 & 1744) de Rameau qui cultive ce merveilleux d’une manière tout à fait saisissante.

Mais il n’y a pas que dans l’Opéra que nous trouvons des tempêtes.

La Cantate « Françoise » (qui est à l’Opéra ce qu’est le court-métrage au Cinéma) très en vogue dans la première partie du XVIIIème siècle a tous les avantages.

Elle utilise les mêmes sujets, les mêmes artifices de composition mais se révèle être beaucoup moins onéreuse que le Tragédie mise en musique puisque elle nécessite 1, 2 voire maximum 3 chanteuses et chanteurs, accompagnés par un petit effectif instrumental ce qui permettait de les interpréter dans les salons, sa mise en scène étant beaucoup plus accessible.

L’abondance des éditions atteste l’engouement du public pour ces mini-opéras.

Notons qu’une compositrice (c’est exceptionnel pour l’époque) Elisabeth Jacquet de la Guerre composa une très subtile et magnifique cantate Le Déluge (sujet tiré de l’Écriture Sainte) qui cette fois-ci n’évoque pas les Dieux (que l’on prononçait Dieusse pour exprimer le pluriel) mais Dieu (dont le souffle anima les mortels).

Il est celui qui déclenche la tempête pour punir, mais qui ramène aussi à la sérénité (Hatez-vous d’embellir les Cieux, rassurez la terre tremblante).

Mais d’une manière générale on fait appel à la mythologie, les déesses et dieux caractérisant de façon à peine déguisée (surtout dans le prologue des opéras) le monarque et sa cour.

Pour Rameau, la cantate Thétis met en compétition Jupiter et Neptune dans des passages forts tempétueux ayant pour but d’épater afin de conquérir le cœur de Thétis qui dans le troisième et dernier mouvement (toujours moralisateur) privilégie celui d’un simple mortel.

Que l’amour seul vous détermine
Ne consultez que votre cœur

Un dernier pan (encore fort méconnu) de l’histoire de la musique vocale baroque française est le nombre considérable d’Airs Sérieux et à Boire.

Tous les compositeurs (qui parfois voulaient rester dans l’anonymat) en ont composés. Les recueils édités (donc chantés) par Ballard en témoignent. Le champion toute catégorie est indiscutablement Jean-Baptiste de Bousset (1662-1725) né près de Dijon. Il en a composé plus de sept cents ! Tout est prétexte à boire : les amours contrariées, l’ancien a qui l’on demande de consommer sa cave avant que les héritiers n’en profite, plaintes pour tapage nocturne, alors buvons plus tôt, la tempête inondant la cave, on demande à Bacchus de changer l’eau en vin pour y faire naufrage, etc..

Dans la représentation instrumentale et vocale de la Tempête, l’orchestre peut exprimer toute sa puissance de feu et les actrices et acteurs (c’est ainsi que s’appelaient à l’époque les chanteuses et les chanteurs) toute leur voix et leur sensibilité.

Remerciements à Fabrice Conan (historien de l’Art et conférencier) pour le choix du Naufrage de Pierre-Jacques Volaire (1726-1799).

Charcot à l’honneur au Havre !

Du 1er juillet 2020 au 3 janvier 2021, au Muséum d’Histoire Naturelle du Havre

L’AVENTURE CHARCOT – DU HAVRE À L’ANTARCTIQUE – 1903 ET 1908

Cette exposition se concentre sur les expéditions de Jean-Baptiste Charcot en Antarctique, au départ du Havre, à bord du Français entre 1903 et 1905 puis du Pourquoi-Pas ? entre 1908 et 1910. 

Pour faire revivre ces deux expéditions, une cinquantaine de photographies issues de collections différentes, connues ou oubliées, mais aussi des objets de collection, appareils de mesure ou encore des extraits de carnets de voyage sont réunis dans l’exposition.

Louis Charcot sur le pont du « Pourquoi Pas ? », en février 1909.
Louis Gain Courtesy Mimdi

Un exceptionnel gisement d’épaves découvert en Méditerranée, au cœur d’une bataille juridique et diplomatique !

Deux articles récents du quotidien libanais francophone L’Orient-Le Jour,ont mis en lumière une découverte exceptionnelle en archéologie sous-marine et le feuilleton judiciaire et diplomatique qui lui a succédé.

« Une douzaine de galères hellènes, romaines et de l’époque islamique ainsi qu’un bateau ottoman avec sa cargaison datant du XVIIe siècle ont été découverts à 2 200 mètres de profondeur, dans le bassin levantin, entre Chypre et le Liban. Ils avaient sillonné la même route à différentes périodes. Ce lieu de sépultures sous-marines « équivaut archéologiquement à la découverte d’une nouvelle planète. C’est vraiment révolutionnaire, l’une des découvertes les plus incroyables de la Méditerranée », a déclaré à l’Observer le directeur des fouilles, Sean Kingsley, un des principaux archéologues du projet, à la tête du Center for East-West Maritime Exploration et auteur de L’encyclopédie d’archéologie sous-marine, Barbares en Méditerranée : de la Rome antique au début de l’islam.

Les explorations menées par l’équipe britannique Enigma Shipwrecks Project (ESP) étaient terminées depuis fin 2015, mais la découverte n’a été dévoilée qu’à la mi-avril 2020, « le temps que les spécialistes analysent les objets remontés à la surface », explique Kingsley, particulièrement enthousiasmé par l’épave ottomane. Décrit comme un puissant colosse, le navire avait coulé vers 1630 lors d’un voyage entre l’Égypte et Istanbul. De 43 mètres de long et pesant mille tonnes, il appartenait vraisemblablement à un seigneur de la mer et transportait dans sa cale des centaines d’objets d’une diversité étonnante et de provenance différente : Chine, Inde, golfe Arabo-Persique et mer Rouge, ainsi qu’Afrique du Nord, Italie, Espagne, Portugal et Belgique. « Ces biens de consommation, remarquablement cosmopolites pour une expédition prémoderne, illustrent la portée mondiale du commerce au début du XVIIe siècle. Les prémices de la mondialisation économique étaient déjà posées », relève Kingsley.

Parmi ces objets, des pots de peinture et de la céramique italienne, des grains de poivre d’Inde, une porcelaine de Chine comprenant 360 tasses décorées, des plats et bouteilles, fabriqués dans les fours de Jingdezhen (aujourd’hui capitale mondiale de la porcelaine), sous le règne de Chongzhen, seizième et dernier empereur de la dynastie Ming (1627-1644). Ces tasses conçues pour déguster le thé ont été adaptées par les Ottomans pour boire le café » Extraits de l’article de May Makarem dans l’édition d’Orient Le Jour du 28 avril 2020.

En fait, la découverte des épaves est probablement une conséquence fortuite d’une mission menée en 2010 pour rechercher des débris d’un avion éthiopien qui s’était écrasé en mer le 25 janvier 2010 peu après son décollage de l’aéroport de Beyrouth.

Aujourd’hui, l’épave du navire ottoman se trouve au cœur d’une querelle juridique entre le Liban, soutenu par Chypre, et la Grande-Bretagne.

L’équipe britannique Enigma Shipwrecks Project (ESP) avait mené en 2015, à bord de l’Odyssey Explorer battant pavillon des Bahamas, des fouilles sous-marines entre le Liban et Chypre. C’est lors de ces fouilles qu’elle était tombée sur ces trésors cachés dans l’épave. Lorsque l’affaire avait été ébruitée, l’équipage avait déclaré que les recherches s’étaient déroulées au-delà des eaux territoriales de Chypre et du Liban.

Une version contestée par Chypre qui, lors d’une escale du navire de fouilles, a saisi tous les objets remontés de l’épave ! Une saisie contestée en justice qui soulève entre autres la question des droits des États riverains sur le patrimoine culturel subaquatique.

Avec Le Lorrain, la mer redevient la Mer !

Nous poursuivons avec Olivier Cena, de Télérama, l’exploration de l’émergence de la mer dans la peinture comme élément à part entière.

Gros plan sur Claude Gellée dit Le Lorrain.

Claude (1600-1682), comme l’appellent les Britanniques, n’est pas considéré comme un véritable peintre de marines puisque l’architecture des ports et les rivages occupent une grande partie du tableau — la peinture des ports de mer au soleil couchant n’est pas un genre, c’est une obsession.

Sujet principal de l’œuvre chez les Hollandais, les bateaux deviennent chez Claude de simples éléments du décor. Le Français est pourtant l’un des rares artistes au XVIIe siècle à se préoccuper du miroitement de l’eau selon la saison, le moment de la journée, le temps ensoleillé, brumeux ou nuageux. La mer du Lorrain est un miroir mouvant reflétant le ciel. Elle préfigure la mer du XIXe siècle, celle des Anglais William Turner, John Constable et Richard Bonington. A la force symbolique perdue, Le Lorrain substitue une puissance poétique inédite. La mer redevient la Mer.

L’Embarquement de la Reine de Saba, Claude Lorrain, 1648.
© bridgemanimages.com

Prix des Mémoires de la Mer 2020 : les films présélectionnés

Onze films documentaires seront en compétition pour le prix du film des Mémoires de la Mer 2020.Le jury délibérera au cours de l’été et le prix sera décerné officiellement fin septembre lors de la soirée annuelle des Mémoires.

Sélection des « Films documentaires »
Mémoires de la Mer 2020

Christopher Coutanceau, étoiles de mer

Production : Les films du bouchon
Réalisation :
Durée : 52 min/France/2019
Défenseur de la pêche durable et de l’anti-gaspillage, passionné depuis sa plus tendre enfance, la ligne directrice du chef Christopher Coutanceau est claire depuis toujours. Et c’est dans son restaurant qui vient de décrocher la troisième étoiles qu’il s’y attelle.

Frères de mer

Coproduction : Bo Travail ! + France télévision France 3 Occitanie
Réalisation : Sophie Vernet
Durée : 52 min / France /2018

Sophie Vernet a suivi pendant un an deux navigateurs, Kito de Pavant et Jon Chodkiewiez, dans leurs engagements avant leur départ en mer Méditerranée. Le film explore également les questions de filiation notamment entre un marin et sa fille
« C’est un film d’hommes qui partent et que le large dévoile. Au fait, moi, je les observe depuis la terre. Je suis une fille de marin » nous dit Lilie de Pavant, fille de Kito…

Dans les bras d’un matelot

Production : Les Docs du Nord
Réalisation : Marie Benoist
Durée : 55 min/ FRANCE / 2019

À quoi rêvent les femmes de marins? d’amour et d’eau salée? Pas forcément ou pas toujours…
Devenue femme de marin par hasard, la réalisatrice Marie Benoist se lance à la rencontre de ces aventurières du quotidien, sur la côte d’Opale, en Normandie, jusqu’en Bretagne.
En partant de l’imaginaire attaché à cette figure elle tente de comprendre la réalité de ces femmes d’aujourd’hui, pour peut-être découvrir que les « femmes de marins » ne sont pas forcément des « femmes de chagrin » mais les exploratrices d’une autre façon d’aimer, quand la mer vous sépare…

Planète Méditerranée

Production : Les gens bien Production
Réalisation : Gil Kebaïli
Durée : 96 min/ FRANCE / 2020

Antonin, Laurent, Thibault et Yanick, confinés volontaires dans la station bathyale*, ont validé une nouvelle technique de plongée : la plongée à saturation en recycleur électronique. Les 4 plongeurs n‘ont pas ou peu souffert physiquement du confinement à 13 bars durant 28 jours malgré le contexte extérieur particulièrement chaud. Malgré l’inconfort thermique, la promiscuité extrême, le goût des aliments altérés et le bruit incessant, ils savaient que cet enfermement était le prix à payer pour une nouvelle liberté et des possibilités d’observations inédites. A partir des prélèvements effectués lors des 31 plongées entre 60 et 144 m de profondeur, ces huit mois ont été pleinement exploités par les chercheurs partenaires de l’expédition pour produire des résultats uniques et originaux.

« C’est l’histoire d’un confinement extrême mais volontaire et préparé depuis des années ! Avec Gombessa 5, jamais nous n’aurons poussé si loin nos rêves de plongée, et tout à la fois, jamais nous ne serons restés si près de chez nous. La Méditerranée est notre berceau, celui qui a vu naître et grandir cette audacieuse passion : aller voir au fond de la mer ce qu’il s’y cache… »

Du pôule nord au pôule sud

Production : Momo Prod – Guirec Soudée et Monique
Réalisation : Estelle Gilles
Durée : 52 min/ FRANCE / 2019

Jeune Breton qui n’a jamais connu d’autre terrain de jeux que l’océan, Guirec Soudée écume les mers du globe avec pour seule compagnie une poule, Monique. Ensemble, ils ont traversé l’Atlantique, rallié le Groenland, affronté 130 jours emprisonnés au cœur de la banquise, franchi le périlleux passage du Nord-Ouest, mis les voiles pour le Grand Sud, essuyé des tempêtes dans les plus extrêmes latitudes, passé le cap Horn, rejoint l’Antarctique avant d’amorcer un long retour jusqu’en Bretagne. L’histoire incroyable d’un garçon opiniâtre, qui n’attend pas que ses rêves se dessinent à l’horizon, et d’une poule, concentrée de fantaisie et de courage, qui offre un œuf par jour à l’aventurier.

Poisson d’or, poisson africain

Production : Zideoprod
Réalisation : Thomas Grand / Moussa Diop
Durée : 60 min/ SENEGAL / 2018

La région de Casamance, au sud du Sénégal, est une des dernières zones refuges en Afrique de l’Ouest pour un nombre croissant de pêcheurs artisans, de transformateurs et de travailleurs migrants. Face à une concurrence extérieure de plus en plus forte, ces femmes et ces hommes résistent en contribuant grâce à leur labeur à la sécurité alimentaire de nombreux pays africains. Mais pour combien de temps encore ?

Wait and Sea, dans les eaux troubles du Brexit

Production : Aligal Production et France Télévision
Réalisation : Simon Coss / Antoine Tracou
Durée : 52 min/ SENEGAL / 2019

Je m’appelle Simon Coss ! Je suis Anglais et je vis en France depuis 20 ans. Le 24 juin
2016 avec le Brexit je suis redevenu un étranger qui ne fait plus partie de la communauté.
Antoine Tracou, un ami lui aussi réalisateur, m’a poussé à faire de mes amertumes un film.
Mais quel film ? Qu’est ce qui nous unit et qu’est ce qui nous sépare entre Bretagne et
Grande Bretagne ? La mer bien sûr.
Alors nous sommes partis tous les deux du Guilvinec dans le Finistère sur un bateau de
pêche breton pour aller de l’autre côté à Newlyne aux Cornouailles anglaises. Nous avons
essayé de comprendre les raisons de ce Brexit, quels en seront les conséquences et quels
sont les regrets des uns et les raisons des autres ?
Au moment du départ annoncé, nous avons écoutés les marins pêcheurs des deux côtés de
la Manche. Ils se croisent sur l’eau depuis des siècles, ils pêchent les mêmes poissons, ils
ont les mêmes soucis mais ils vont quand même se dire au revoir.

Les sous-marins de la France libre

Production : ZED
Réalisation : Anna Schwarz
Durée : 56 min/ FRANCE / 2019

Juin 1940, l’Allemagne nazie envahit la France. C’est la débâcle. Alors que Pétain signe l’armistice, des hommes et des femmes refusent de se soumettre et partent pour l’Angleterre. Les premiers à prendre cette décision sous les sous-mariniers de cinq sous-marins français, les premiers bâtiments de la France libre. Ils combattent durant toute la Seconde Guerre mondiale aux côtés des Britanniques. Ce film raconte l’histoire de ces hommes qui font la fierté de la France.

SIllages

Production : ALEA Films
Réalisation : Léa Rinaldi
Durée : Ih29min /FRANCE / 2019

Sillages nous embarque dans la traversée de l’Atlantique en solitaire, sans assistance ni communication avec la terre, sur les plus petits bateaux de course au large : les MINI 6m50. Avec Ian Lipinski pour guide, champion des éditions 2015 et 2017, ce film nous plonge dans une compétition d’aventuriers. Solidarité, dépassement de soi et rêve se mêlent jusqu’à l’exploit. Leurs sillages se croisent comme autant de possibilités d’habiter l’océan. Une belle musique originale accompagne le film : le groupe « SQÜRL » de Jim Jarmusch, cinéaste et musicien sur qui la réalisatrice a fait deux documentaires (Behind Jim Jarmusch / Travelling at night).

Under the pole – on a dormi sous la mer

Production : ZED Production
Réalisation : Vincent Perazio
Durée : 52 min /FRANCE / 2020

L’équipe Under The Pole se lance dans un voyage immersif au cœur du récif corallien de Moorea pendant une saison de reproduction importante pour les coraux, les requins citrons et les baleines à bosse.
Grâce à une capsule sous-marine inédite, réinventant les habitats sous-marins, ils vont vivre sous l’eau 24h/24, pour observer et filmer des phénomènes méconnus. Une nouvelle aventure de 60 jours et 60 nuits au cœur de la Polynésie pour mieux comprendre le fonctionnement du récif et des animaux qui l’habitent.
Mêlant aventure humaine, exploration sous-marine et découvertes scientifiques, ce film retracera l’extraordinaire épopée de ces nouveaux explorateurs de l’océan.

La Marine après l’armistice : les francs-tireurs de juin 40

Suite de notre chronique « 1940,  année de ruptures, de tragédies et de résistances pour la Marine française » avec l’aide du livre de Luc-André Lenoir « Résister sur les mers » 

« Le 24 juin, les conditions d’armistice sont jugées acceptables (par le gouvernement Pétain). L’article 8 du texte proclame la neutralité de la flotte  française. Il précise que, bien que démobilisée et désarmée, elle sera sous le contrôle des forces d’occupation allemandes.

Darlan insiste sur la discipline, explique que le peuple et l’armée ne sont plus en état de combattre, et qu’il faut rester unis pour redresser le pays…

Dans ce contexte, les bâtiments de la Marine française décidant spontanément de désobéir sont extrêmement rares.

 Le premier est le sous-marin Narval. 

Son commandant, François Drogou, n’a pas entendu l’appel du Général de Gaulle, éphémère sous-secrétaire d’Etat à la guerre, réfugié à Londres depuis qu’il a refusé les négociations d’armistice.Il reçoit en revanche les télégrammes de sa hiérarchie l’informant de l’arrêt du combat, alors qu’il se trouve à Sousse en Tunisie avec la 11ème division de sous-marins. Il reçoit également les messages anti-anglais de la part de l’état-major de Darlan, le 23, et comprend, par l’utilisation du suffixe « Xavier 377, que les codes secrets de la Marine ont été livrés aux Allemands.

À terre,Marcel Peyrouton, le résident général de France en Tunisie, prend également le parti de l’armistice. Aucune hésitation particulière pour Drogou : en revenant de la résidence, il expose à son équipage son souhait de refuser les ordres, et tout aussi simplement,reçoit l’assentiment des marins. Dès 23h30, le Narval appareille, ignorant les instructions strictes du contre-amiral Ven,le commandant du groupe. Le bâtiment cesse sa veille radio, mais adesse deux denier messages dans la nuit qui montre  la fois la détermination de Drogou et son sens de la provocation :

Trahison sur toute la ligne. Stop. Je fais route sur un port anglais. Stop. A tous bâtiments de guerre; Stop. Continuez la lutte avec nos amis anglais. Stop. Ralliez si besoin une base britannique.Stop. Signé : Drogou,Commandant en chef des forces maritimes françaises.

Le bâtiment arrive le 26 juin devant le port de La Vallette, à Malte, non sans un moment d’inquiétude : n’attendant aucun ralliement, incapable de discerner les intentions, le destroyer britannique Diamond manque de tirer sur le sous-marin de 900 tonnes. Cependant, dès son amarrage, l’accueil est cordial, le lien est fait par le capitaine de corvette Gayral, officier français de liaison avec la Royal Navy. Ce dernier l’informe de l’initiative de de Gaulle à Londres.

Toutefois, l’arrivée en territoire britannique a provoqué un flottement au sein du Narval, imperceptible deux jours auparavant. Drogou réfléchit à nouveau avec son équipage, revient sur les raisons du départ, les encourage à continuer le combat, même si lui-même ne sait pas à quoi s’en tenir. Drogou est certain que la force rebelle du général français installé à Londres va attirer de nombreuses unités, et de toute façon, il n’y a rien d’autre à faire.

Les officiers, un officier marinier et 26 quartiers-maîtres et marins le suivent, 36 membres d’équipage demandent le rapatriement. Drogou répercute la nouvelle au consul et à l’amiral Sud, ce qui tend à prouver sa loyauté intacte à la Marine.

Pour quelques heures seulement : le lendemain, un télégramme informe le Général de Gaulle qu’il dispose du Narval. Un premier bâtiment de guerre français choisit la France libre.

De même, un autre sous-marin français décide de continuer le combat.

Le Rubis, commandé par le lieutenant de vaisseau Georges Cabanier mouille depuis mai ses mines dans les fjords norvégiens.Il est sous les ordres de l’amiral Horton et de la Royal Navy, une première pour la Marine française.

 Malgré le rappel de la flotte française du mois de mai, l’état-major a consenti ce que le sous-marin intègre la 9ème flottille en Grande-Bretagne, et aide les britanniques à perturber les opérations de la Kriegsmarine en Norvège.

Au moment de l’armistice, il en est à sa quatrième mission, et subjugue les amiraux britanniques, qui lui ont adressé plusieurs messages exprimant leur admiration « pour la brillante façon dont vous avez toujours accompli les missions qui vous étaient confiées. »

 Le Rubis ne reçoit pas les messages l’informant de la cessation des combats en France, et à son retour dans sa nouvelle base de Dundee en Écosse, découvre que ses missions sont peut-être achevées et qu’il pourrait avoir à quitter le commandement de la Royal Navy. Spontanément, Cabanier et son équipage décident de rester disponibles pour le combat, même s’ils ne savent encore rien de l’initiative du Général de Gaulle »

Prix des Mémoires de la Mer 2020 : les BD présélectionnées

Ce vendredi 12 juin, le jury BD des Mémoires de la Mer a procédé à la sélection des albums en compétition pour le prix 2020 des Mémoires de la Mer.

Cinq albums ont été retenus. Le jury délibérera au cours de l’été et le prix sera décerné officiellement fin septembre lors de la soirée annuelle des Mémoires.

Selection-Prix-BD-2020

Le jury n’a pas intégré dans sa sélection, conformément à ses règles du jeu, les albums comportant plusieurs tomes dont la publication n’est pas achevée. C’est le cas cette année de la BD USS Constitution, commentée sur notre site cette semaine par Emmanuel de Fontainieu.

Le salut à « Rubi » d’Olivier Le Carrer

Bernard Rubinstein,  dit  » Rubi » était une figure du journalisme nautique. C’était un fidèle des soirées annuelles des Mémoires de la Mer. Olivier Le Carrer, journaliste,  écrivain et navigateur, le salue ici au nom de l’équipe des Mémoires.

LES MILLE ET UNE PAGES DE BERNARD RUBINSTEIN

À 74 ans, le journaliste de Voile Magazine n’avait toujours pas raccroché ni son stylo ni son ciré, continuant à aligner les reportages sur ses sujets de prédilection : essais de voiliers, culture maritime, portraits des grandes figures de la mer. La maladie a eu raison le 13 juin dernier de son insatiable appétit de connaissance. Sans l’avoir prémédité, Bernard – dit Rubi dans le monde nautique – a eu le nez creux : il avait bouclé l’été dernier un livre de souvenirs (40 ans à la barre, les carnets d’un marin journaliste – Glénat) qui propose un dépaysant voyage au travers des plus jolies rencontres de son long parcours.

Travaillant moi-même pour une revue concurrente (Bateaux), j’ai eu le plaisir de le croiser pendant plus de 40 ans sur toutes sortes de voiliers et d’évènements. Mais reconstituer sa trajectoire n’est pas chose si facile, car il aimait davantage parler de la mer d’aujourd’hui et de demain que raconter les histoires d’hier… Essayons tout de même : enfance à Rennes, vacances à Saint-Malo, apprentissage du dériveur sur un Mousse aux Sables d’Olonne, maîtrise de chimie, régates un peu partout, et un poste de prof de maths à Redon pour commencer une carrière « sérieuse ». Puis Bernard Rubinstein change de cap grâce à une rencontre déterminante : un ancien équipier de Pen Duick III lui présente Eric Tabarly qui l’embarque dans l’aventure de la première Whitbread autour du monde à bord de Pen Duick VI. La course tourne à la galère (deux démâtages…) mais lui permet de faire la connaissance de Daniel Gilles, rédacteur en chef de la revue Neptune Nautisme, qui lui demande un bref « papier » sur le retour de Pen Duick VI à Brest. En 1976, Rubi signe son premier gros article : un austère sujet sur la production de froid à bord qu’il doit sans doute à sa formation scientifique… Suit un reportage à Ouessant en compagnie de Bernard Deguy sur les « veilleurs et feux du large », qui signe à la fois son entrée officielle dans la rédaction et le début d’une passion jamais démentie pour les phares; il en fera même un sujet de collection et participera à une exposition sur ce thème au Musée de la Marine.

Pilier de la revue pendant les décennies suivantes, Rubi finit par changer de titre grâce à un parfait alignement de planètes : à l’automne 1995, au moment même où le motonautisme est en train de prendre le pouvoir au sein de la rédaction de Neptune (devenu Neptune Yachting), le photographe William Borel lance Voile Magazine et propose à Bernard Rubinstein de participer au projet. Rubi va en être un rouage essentiel pendant plus de 20 ans; son inséparable pipe devient même un logo emblématique de Voile Mag : à l’endroit, elle souligne un bon point du bateau essayé, retournée elle signale un défaut…

Bernard se sentait chez lui dans la grande famille du nautisme, toutes branches confondues : du monde des professionnels à celui des pratiquants, en passant par l’association Éric Tabarly dont il était vice-président. Au nom de l’équipe des Mémoires de la mer je transmets mes amicales pensées à Christine, sa compagne, et à ses proches.

Olivier Le Carrer