Le salut d’Isabelle Autissier à Luis Sepúlveda

A toi qui sais ce qu’est le grand vent ; celui qui retrousse les babines des eaux et fait se coucher les herbes en Patagonie.

A toi qui sais ce qu’est la souffrance, quand elle martyrise ton peuple ou dévaste la vie sauvage ;

A toi qui sais ce que le combat veut dire quand il se fait au risque de longues années de prison ;

A toi qui sais ce que solidarité veut dire, construisant avec d’autres humains des résistances et des compagnonnages ;

A toi qui sais ce que les mots veulent dire pour porter les témoignages et les espoirs ;

A toi qui auras su témoigner et témoignera longtemps encore de ce qu’est l’humanité quand elle se montre sous son meilleur jour.

A toi qui nous accompagneras encore longtemps sur les chemins de la révolte et de la poésie ;

Mon salut fraternel et maritime.

Isabelle

Le salut à Luis Sepúlveda d’Erik Orsenna et des Mémoires de la Mer

Hommage au grand écrivain chilien, décédé le 16 avril dernier à Oviedo en Espagne

« Pour les fous d’histoires, les religieux des quatre mots magiques (il était une fois), pour quelqu’un qui plus est de ma sorte (Cubain d’origine et pour un douzième brésilien) , l’Amérique est une mine aux trésors. Avec un chef coron dans chacun des pays du Grand Cône. Borges pour L’Argentine ; Garcia Marquez pour la Colombie ; Vargas Llosa pour le Pérou.

Pour mon si cher Chili , le choix est difficile. Trois noms me viennent , comme à vous tous. Relisez le Chant Général ( le bien nommé ) de l’immense poète Neruda. Embarquez-vous avec Francisco Coloane, car rien ne vaut , dans un livre ou sur un bateau , de partir pour le Cap Horn (foi de récidiviste).

Et saluez Sepúlveda. Bien sûr retrouvez les romans d’amour que lisait son vieux devenu légendaire, Antonio Jose Bolivar. Mais promenez vous ailleurs ! Cet homme nous aura tant emmenés. Devenez chat, torero, mouette, escargot. Tant de personnages vous attendent. Tant de lieux magiques, entre mer (déchaînée) et cordillère (glacée).

En ces jours de confinement, quoi de mieux que traverser des frontières.

Et d’abord celle qui bêtement sépare les vivants et les morts.

Juste le temps d’aller embrasser Sepúlveda.

Un abrazo, Luis. Respect et gratitude. »

Erik Orsenna

« Dans son livre « Le neveu d’Amérique », Luis Sepúlveda évoque une traversée de 500 miles sur un ferry, le « El Colono », depuis  l’île de Chiloe au sud du Chili jusqu’à la Patagonie. A un moment donné de la traversée, lorsque le ferry est déjà entré depuis quelques heures dans un des fjords de Patagonie, tout à coup le bateau réduit sa vitesse.

« Comme d’autres passagers, je me penche sur la rambarde de tribord pour voir ce qui se passe. Avec un peu de chance, on peut parfois observer les évolutions d’une baleine ou d’une bande de dauphins. Aujourd’hui, il ne s’agit pas de cétacés mais d’un bateau qui gagne en netteté à mesure qu’il se rapproche. C’est une chaloupe chilote. Une petite embarcation d’environ huit mètres de long sur trois de large, poussée par la brise qui gonfle son unique voile. … » Qui ose, mange », disent les Chilotes. Celui que je vois passer, assis à la poupe, les mains fermement serrées sur la barre du gouvernail, telle une prolongation de son corps qui s’enfonce dans l’eau par l’amure de poupe, est un Chilote qui a osé « élever » des hêtres, des mélèzes, des peupliers, des eucalyptus, des tecks, a guidé leur croissance de longues années durant en leur suspendant des pierres de différents poids, jusqu’à ce que les troncs atteignent leur maturité et les courbures exigées pour obtenir une mâture ferme et souple. Je le vois remercier d’un signe de main le capitaine d’avoir donné l’ordre de réduire la vitesse afin que le petit bateau ne soit pas déstabilisé par les vagues que soulève El Colono. Il navigue maintenant sur le grand fjord et je sais qu’il se rend aussi à Corcovado, sur le terrible golfe de Penas, par les canaux Messier, El Indio, le détroit de Magellan, en haute mer, sans radar, sans radio, sans instruments de navigation, sans moteur auxiliaire, sans rien de plus, ni rien de moins, que sa connaissance de la mer et des vents. »

Extrait du « Neveu d’Amérique » de Luis Sepúlveda, traduit de l’espagnol par François Gaudry, paru aux Editions Métailié.

Il y a 100 ans, Albert Marquet peignait les voiliers de La Rochelle

« Les tableaux les plus célèbres et les plus délicats d’Albert Marquet sont à n’en pas douter ses paysages marins » 

Jeremy Billaut dans Beaux-Arts Magazine à l’occasion de l’exposition  » Albert Marquet, peintre de l’eau, des fleuves et de la mer » au Musée d’art moderne de la ville de Paris en 2016
« Marine » 1920 (Musée des Beaux-arts de Lyon).

Albert Marquet avait été reconnu comme peintre officiel de la Marine en 1945. Le Musee National de la Marine lui avait, en 2008-2009, consacré une grande exposition  » Albert Marquet, itinéraires maritimes »

« Naufrage  » le tract de crise de Gallimard du 27 avril 2020

Le Tract de crise publié le 27 avril par les Editions Gallimard est signé Michael Ferrier, écrivain et essayiste français qui vit à Tokyo où il enseigne la littérature.L’auteur nous invite à lire des récits … de naufrages !

« Ce à quoi nous assistons depuis quelques semaines porte un nom : c’est un naufrage. Le hasard, qui peut être surprenant comme la rencontre d’une chauve-souris et d’un pangolin sur un lit de réanimation, fait parfois bien les choses : quand la pandémie a commencé à se répandre sur la planète, j’étais en train de lire les Histoires tragicomaritimes (Éditions Chandeigne, 1992), trois récits de naufrages où, sur des mers variées, les hommes meurent par milliers. Ces trois récits portugais sont d’un autre temps (le xvie siècle), dans un contexte sociopolitique différent (à l’aube de la mondialisation des transports, aujourd’hui si avancée) et où la maladie ne joue qu’un rôle parmi d’autres. Pourtant, il n’est pas inutile de prêter l’oreille à ces témoignages des rescapés. Écrits dans une langue précise et sobre, ils voguent littéralement sur une mer déchaînée pour traverser les siècles et se porter jusqu’à nous…

Le Tract de crise – Michael Ferrier

« Les Histoires tragico-maritimes » parues il y a une vingtaine d’années aux Editions Chandeigne ont été publiées dès le XVIe siècle en pla­quettes populaires. Elles connurent un grand succès avant d’être rassemblées (au moins pour douze d’entre elles) par Bernardo Gomes de Brito, en 1735-1736, sous le titre évo­cateur d’História Trágico-Marítima. Le livre réunit le naufrage de la nef Conceição qui s’est per­due sur un atoll de l’Océan Indien en 1555; la perte du grand galion São João sur la côte du Natal en 1555 et le naufrage de la nef São Paulo survenu en 1562 à l’île de Sumatra.

Évoquer la publication de ce Tract de crise est aussi l’occasion de donner un grand coup de chapeau à Michel Chandeigne qui était, il y a un an, à Fécamp l’un des invités d’honneur de la première édition du Festival des Mémoires de la Mer, pour célébrer les 500 ans du Voyage de Magellan et commenter « Le voyage de Magellan, 1519-1522: La relation d’Antonio Pigafetta & autres témoignages » dont il est à la fois l’auteur et l’éditeur.   

Benedict Donnelly

« Zone Rouge », film primé aux Mémoires de la Mer 2017, mis à l’honneur par Public Senat


Parmi les 5 documentaires diffusés samedi 25 avril 2020 par Public Sénat pour fêter les 20 ans de la chaîne : Zone Rouge, mention spéciale des Mémoires de la Mer 2017. Un film salué ainsi dans les colonnes de Telerama du 25 avril  :

 » L’affaire des boues rouges de Gardanne, dans les Bouches-du-Rhône, a tout d’un cas d’école. Quand, au début des années 1960, le groupe Pechiney envisage d’installer une conduite qui permettra de déverser, au large de Cassis, les déchets chargés de métaux lourds de son usine d’alumine, des voix s’élèvent pour dénoncer les risques que fait peser un tel projet sur la vie sous-marine. « Cette pollution sera incontrôlable», alerte le docteur Alain Bombard, avant d’être contredit… par le non moins populaire Jacques-Yves Cousteau. Le commandant au bonnet rouge, qui n’hésite pas à qualifier ces rejets d’« inoffensifs pour l’environnement », se garde bien de dire qu’un contrat le lie à Pechiney et que la Calypso a participé au sondage de fonds aujourd’hui gravement dégradés par cinquante ans de déversements.

Avec autant de modestie que de clarté, Zone rouge dresse la chronique de cette pollution annoncée et hautement évitable, conséquence d’un rapport de force disproportionné entre pouvoir politique et pouvoir économique. Olivier Dubuquoy, qui connaît parfaitement le sujet et est même à l’origine du mouvement Nation Océan, s’est associé à la réalisatrice Lætitia Moreau pour dénoncer la somme de pressions, de mensonges, de campagnes de lobbying et de manigances en tout genre qui ont poussé les gouvernements de gauche comme de droite à proroger les autorisations consenties à l’usine pour répandre, année après année et jusqu’à aujourd’hui, du rouge toxique dans la grande bleue.

Télérama – François Ekchajzer

Ce film a reçu la Mention spéciale du jury au Figra 2017, et la Mention du jury au festival Mémoires de la mer 2017.

Zone rouge, de Lætitia Moreau et Olivier Dubuquoy 

Hommage à Pierre Léonard

Pierre Léonard , ancien Président du Conseil Supérieur de la Marine Marchande et de l’Académie de Marine, est décédé il y a quelques jour, à l’âge de 91 ans. Ce grand fonctionnaire d’Etat disparaît au moment même où la pandémie oblige à s’interroger sur les industries stratégiques pour l’indépendance nationale. Cette réflexion, ce combat étaient les siens. Il s’est, en effet, battu toute sa vie pour préserver comme stratégique une flotte de commerce française.

Dans le livre « les grandes mutations de la marine marchande française » de Pierre Cassagnou, parue en 2002, livre qu’il a préfacé, Pierre Léonard évoque l’implication personnelle du Général de Gaulle sur les questions maritimes. Commentant la tenue le 23 septembre 1965 à l’Elysée sous la Présidence du Général de Gaulle d’un Conseil interministériel dédié aux questions maritimes; au cours duquel de Gaulle se prononce « en faveur d’une marine marchande puissante répondant aux besoins de l’économie nationale et aux intérêts du pays », Pierre Léonard écrit :  » Charles de Gaulle était un « shipping minded man« . Il pense que cette qualité est venue au Général de ce qu’il a compris que « la mise en oeuvre de l’arme blindée imposait un approvisionnement fort et régulier en hydrocarbures : le pétrolier était donc indispensable à la guerre moderne ». 

Cet hommage à Pierre Léonard est aussi l’expression d’une dette personnelle. C’est grâce à Pierre Léonard que s’est tenu en 1983 à Rochefort, à l’occasion du tricentenaire de la mort de Colbert, un grand colloque national sur l’actualité de la politique maritime de Colbert, présidé par Fernand Braudel en personne. Colloque qui a mis sur les rails le projet du Centre international de la Mer à la Corderie Royale de Rochefort.

Benedict Donnelly

Nouvelle édition de Vareuse Blanche d’Herman Melville : le commentaire de l’écrivain Mathias Enard

« En l’an 1843, je pris la mer comme « simple matelot » à bord d’une frégate des États-Unis qui se trouvait mouillée dans un port de l’océan Pacifique. Après être resté plus d’une année sur cette frégate, je fus libéré du service lorsque le navire revint à son port d’attache. Mes expériences et mes observations sont consignées dans le présent ouvrage. New York, mars 1850.» 

Herman Melville

Herman Melville avait rédigé ces quelques phrases en guise de préface à la première édition américaine de Vareuse-Blanche. Il s’agit donc d’un récit vécu, à l’état brut, qui décrit en détail les conditions de servitude inhumaines auxquelles étaient soumis les matelots au XIXe siècle. L’auteur nous fait revivre l’immense voyage qu’il fit, tout au long des côtes du Pacifique et de l’Atlantique, en passant par le redoutable cap Horn.

Vareuse ­Blanche ou Le Monde d’un navire de guerre (White­ Jacket), d’Herman Melville, traduit de l’anglais (Etats-­Unis) par Jacqueline Villaret et révisé par Philippe Jaworski,Gallimard, « L’imaginaire », 564 p., 15 €  

Avec l’autorisation de Mathias Enard, son commentaire paru dans le Monde du 17 avril sur Vareuse Blanche d’Herman Meville dont une nouvelle édition en français vient de paraître chez Gallimard.

« On sait que la langue anglaise per­sonnifie au féminin les navires : le Pequod y est une femme, rafistolée aux os de baleine, mais féminine tout de même.

L’embarcation de Vareuse ­Blanche, d’Her­man Melville, publié en 1850, un an avant Moby­ Dick, est quant à elle un man ­of ­war, un « homme de guerre » – une frégate mili­taire. Celui qu’on surnomme Vareuse­ Blan­che est l’un des cinq cents marins qui com­posent l’équipage de l’Insubmersible, à bord duquel nous embarquons dans le port de Callao, au Pérou, avant dedescendre la côte du Chili, de doubler le cap Horn et de remonter l’Atlantique. Sacré voyage ! Tenez-­vous à carreau, ou vous serez fouetté sur le pont pour l’exemple ! La discipline militaire se maintient par la peur et les châtiments corporels. L’ennemi du marin, c’est l’ennui – parfois on se retrouve encalminé ou on passe plusieurs se­maines au mouillage ; il faut alors tirer parti de la bibliothèque du bord, des livres « rangés dans une grosse barrique sur le poste de couchage ». Lorsqu’on doit en trouver un, il convient de « vider le tonneau par terre à la manière d’un baril de pommes de terre ». Las, les ouvrages que contient la barrique seraient « d’excellentes lectures pour un théolo­gien, mais peu distrayantes pour un gabier de grand mât », nous apprend Melville. La marine comme confinement. »

Mathias Enard

Une sélection de films de Pêcheurs du monde à découvrir en ligne

Comme de nombreux événements, le festival lorientais Pêcheurs du monde a dû annuler son édition 2020, initialement programmée à la fin mars. Les organisateurs présentent une sélection pendant un mois, sur une plateforme de visionnage.  Depuis le lundi 20 avril et pendant 1 mois, , grâce à la solidarité du webmédia culturel breton Kub l’équipe du festival met en valeur sur une plateforme de visionnage une sélection de 15 documentaires, sur la cinquantaine d’œuvres sélectionnées à l’origine pour cette douzième édition.

La mer dans la peinture ( 2ème épisode )

Pour Olivier Cena, jusqu’à la fin du 15ème siècle, la mer en tant que telle n’existait pas dans la peinture. Elle émerge en tant que paysage à part entière au début du 16 ème siècle.

Télérama août 2015

« Un jour, Joachim Patinir (1480-1524) inventa le Paysage. Ce faisant, il inventa aussi la Mer.

Au début du XVIe siècle, le grand peintre flamand en fit l’un des éléments essentiels de la composition de ses tableaux. Dans un paysage majestueux conçu comme un décor accueillant la scène biblique, un fleuve médian marque la séparation entre les malédictions (guerres, catastrophes, etc.) et le Salut. A l’extrémité de l’estuaire du fleuve, la mer et le ciel dessinent une ligne d’horizon. Et de l’au-delà de cet horizon, d’un soleil invisible provient la lumière blanchissant le ciel (La Traversée du Styx, v. 1524). La mer de Patinir sépare le ciel de la terre, le divin du profane.  

Joachim Patinir / Flemish School, Oil on panel, 64 cm x 103 cm, P01616. © akg-images / Album / Joseph Martin

En peinture, à la conception du monde répond une composition très précise du tableau. Jusqu’à la fin du Moyen Age, la mer est un signe : une petite surface bleue ou verte animée de lignes évoquant une onde sans écume. Avec Patinir, elle devient un élément symbolique, représentée en plongée comme si le regard de l’artiste se trouvait en hauteur. Cette vue aérienne fictive correspond à la nouvelle cartographie de la Renaissance qui développe l’aperçu « à vol d’oiseau » des territoires. »

A suivre…  

« Du Quai au quai » : le regard d’Alain Cabantous sur la place de la mer dans l’univers du Commissaire Maigret et de Georges Simenon

Georges Simenon ne fut pas seulement l’écrivain des canaux flamands ou wallons, pas seulement celui des fleuves ou des villes (Paris par exemple), voire l’auteur qui choisit tant de régions du monde pour y tisser sa trame. Le Liégeois fut aussi extrêmement sensible à l’ambiance des villes portuaires.

Ce sont des territoires qu’il hanta pendant trois décennies (de la fin des années vingt avec les premières vacances à l’île d’Aix en 1927 à la fin des années cinquante au moins lors de l’installation à Cagnes sur mer) parce qu’ils représentaient pour lui non seulement des lieux de passage mais plus encore des lieux de rupture où bon nombre de ses personnages alors à un tournant de leur vie, étaient face à un choix. Les cités portuaires françaises, sans être les seules- on pense à Hambourg ou Arkhangelsk par exemple- furent le cadre de nombre de ses œuvres. Pour s’en tenir à l’hexagone, reviennent souvent Les Sables d’Olonne, Dieppe, Concarneau, Rochefort, dont il dira qu’elle « n’est pas grand-chose depuis la suppression de l’arsenal ; c’est presque une ville morte » (Le flair du petit docteur , 1943) et surtout La Rochelle, cadre de trente-quatre de ses romans et nouvelles. Ce tropisme atlantique n’évinça pas le Levant pour autant avec le choix évocateur de Cagnes, Nice, Antibes, Hyères ou Porquerolles.

Partout Simenon, en se mêlant à la population locale, observait les lieux et les gens, fixait le paysage ou plus encore l’atmosphère en quelques lignes. Cette atmosphère qui créait des connivences entre les actions, les personnages, l’ambiance, les sensations et qui transformait les clichés qui collent à bon nombre de ports (pluie, quais humides, brouillards, bistrots, monde interlope) en une sorte de présence active. Ainsi dans Le testament Donadieu (1937) : « Chacun savait que les eaux du bassin, gonflées par une marée d’équinoxe, affleuraient les quais et que les bateaux semblaient naître à même le pavé. Au-delà de la tour de la Grosse Horloge, la marée montait, les bateaux se soulevaient insensiblement et les mâts arrivaient à dépasser le toit des maisons des quais». Il fit ainsi de cet élément d’arrière-plan en apparence, un acteur à part entière capable d’influencer le déroulement de l’intrigue.

Sans avoir la prétention ni la compétence pour proposer un travail sur le rapport de Simenon avec les villes portuaires, je poursuivrai cependant cette courte réflexion en me concentrant sur une petite dizaine d’enquêtes du commissaire Maigret qui se déroulent dans un port ou en bord de mer. Très vite, l’on se rend compte que l’océan est loin de tenir une place privilégiée. Dans Un crime en Hollande (1931), il ne participe que de loin au décor à travers une rapide allusion à l’embouchure de l’Ems : « Autour de la ville, une digue qui l’encerclait avec des passages pouvant être fermés par forte mer à l’aide de lourdes portes semblables aux portes d’écluse. Au-delà, l’embouchure de l’Ems. La mer du Nord, des cargos en déchargement sous les grues d’un quai, des canaux et une infinité de bateaux à voile, grands comme des péniches, lourds comme elles mais taillés pour franchir les houles marines. » Pareillement dans Piet le Letton (1930), Fécamp n’apparait qu’en filigrane saisie par les exhalaisons et les sons: « Fécamp, une odeur compacte de morue et de hareng. Des monceaux de barils. Des mâts derrière les locomotives, des sirènes au loin ». Et Concarneau dans Le chien jaune (1931) guère davantage hormis les lignes de l’incipit qui fixent rapidement les traits désolés du tableau où le vent le dispute à la nuit : « « Vendredi 7 novembre. Concarneau est désert. L’horloge lumineuse de la vieille ville qu’on aperçoit au-dessus des remparts marque onze heures moins cinq.. C’est le plein de la marée et une tempête du sud-ouest fait s’entrechoquer les barques dans le port. Le vent s’engouffre dans les rues où l’on voit parfois des bouts de papier filer à toute allure au ras du sol. Quai de l’Aiguillon, il n’y a pas de lumière. Tout le monde dort. » Et pourtant, la plus grande partie de l’intrigue se déroulera dans un café-hôtel sis face à l’entrée de la ville close tout près du quai. Dans Maigret à l’école (1938), rien non plus sur la mer ou ses paysages, hormis une allusion à la mytiliculture alors que l’enquête se passe à Saint-André sur mer (Charente-Maritime). Le constat est le même ou presque avec mon ami Maigret (1949) dans le cadre de l’île de Porquerolles où « le terrain était plat, désert, la route bordée de tamaris avec un palmier par-ci, par-là puis des salins blancs sur la droite. Le dépaysement était aussi total que si l’on s’était trouvé transporté en Afrique avec un ciel bleu porcelaine, une atmosphère parfaitement immobile. »

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