Retour sur Master and Commander

Arte a rediffusé, le 17 janvier dernier, « Master and Commander, de l’autre côté du monde ».

Un témoignage d’exception sur la vie à bord des navires de guerre du 19 ème siècle, librement adapté de l’œuvre du romancier britannique  Patrick O’Brian.

Le film fait irrésistiblement penser à l’Hermione et ce n’est pas tout à fait un hasard…

Il met aussi en exergue le rôle du chirurgien à bord d’un navire de guerre du 19 ème siècle.

Le chirurgien  du bord, Stephen Mathurin, interprété par Paul Bettany, est aux côtés du capitaine du navire, Jack Aubrey, joué par Russel Crowe, l’un des héros du film.

Le regard d’Anne Bolloré sur le chirurgien de marine de Master and Commander

Anne Bolloré, descendante de Jean-René Bolloré, chirurgien de marine au milieu du 19 ème siècle, va prochainement publier chez Locus Solus un récit romancé à partir du  journal tenu par son lointain parent à  bord de l’Alcmène, une corvette de 32 canons et de 240 hommes d’équipage au cours d’une campagne de quarante mois engagée en janvier 1843 à destination de la Chine. 

Voyages en Chine et autres lieux. Anne Bolloré.

Elle livre ici, en exclusivité, son regard personnel sur Stephen Maturin.

« Le premier combat entre le HMS Surprise et l’Achéron fait rage. Dans l’entrepont, Stephen Maturin, chirurgien de la frégate anglaise passe d’une opération à l’autre.

Pour endiguer les hémorragies, pour limiter la douleur (pas d’anesthésie, l’éther ne sera employé qu’à partir de 1846), les interventions se doivent d’être rapides. Des lampes à huile se balancent aux poutres, diffusant un peu de lumière qui fait briller les lames des bistouris, scalpels, cathéters, ciseaux, tire-balles, spéculums, scies à amputation, couteaux, vilebrequins et trépans, aiguilles et pinces …

Le souffle des 27 canons de La Surprise et le choc des boulets ennemis, font osciller la table d’opération. Le sang s’écoule sur le plancher. On entend chaque craquement de la corvette, et, plus distants, la canonnade, les ordres répétés par l’équipage. Les charpentiers étoupent les membrures pour pallier à la voie d’eau causée par le tir du Français. Sur le pont supérieur, Jack Aubrey, dans un de ses premiers commandements[1], dirige le combat contre le corsaire français ; matelots et troupes de marine s’affairent. Plus tard le parallèle entre l’amputation du jeune Lord Blakeney et la restauration de la figure de proue est frappant.

Manœuvres, canonnades, travaux d’urgence et chirurgie progressent comme dans une partition parfaitement réglée, une de ces œuvres de Corelli ou de Boccherini qui ont rapproché nos deux gentlemen, instrumentistes à leurs heures[2]. Régulièrement, leur duo de violoncelle et de violon scande l’action, et lorsque Aubrey doit faire un choix entre aborder enfin l’Achéron et donner à Stephen, malencontreusement blessé par le capitaine des gardes de marine, les conditions de guérir, c’est la vue du violoncelle du chirurgien qui lui rappelle leur amitié.

Stephen Maturin s’inscrit dans la lignée des médecins désabusés, sceptiques, passionnés inaugurée dans la littérature britannique par le Gulliver de Swift, illustrée par le Docteur Watson ou les héros de Cronin. Il se meut dans les guerres napoléoniennes, époque creuset de la littérature d’aventure anglaise Si, à l’issue du premier combat, Aubrey interroge « Quelle est la note du boucher ? »[3] l’officier de santé n’est plus ce simple barbier, habile de ses mains, et sachant lire, caricaturé dans les récits de pirates. Le statut d’officier lui a été reconnu, il compte parmi les gentlemen qui dinent avec leur commandant.

Le premier hôpital maritime du monde a été inauguré à Plymouth en 1765, mais, la Grande Bretagne privilégiant la guerre sur les océans (guerre de Sept ans, guerre d’indépendance des Etats Unis, guerres de la Révolution et guerres napoléoniennes, guerre d’indépendance grecque, guerres de l’Opium, guerre de Crimée …), il lui faut beaucoup de chirurgiens, un bon millier, à tout moment de la première moitié du XIX° siècle. Une liste de 1814 recense 15 médecins chefs (à la tête d’un hôpital[4] ou d’une administration), 840 chirurgiens, et 600 assistants chirurgiens. On recrute souvent comme on peut, parfois à l’occasion d’une rencontre, diplômés ou non d’une école de médecine, ainsi Maturin a été élève du Trinity College de Dublin.

On leur demande d’être, tout à la fois, médecins, pharmaciens et chirurgiens. Tous ne sont pas faits pour affronter les océans, ou pour vivre sur un bâtiment où se côtoient deux cultures, le gaillard d’avant et le gaillard d’arrière (ou carré des officiers), tout aussi masculines, et tout aussi codées l’une que l’autre, et dont seul le respect à la lettre permet de se supporter dans un espace clos. Trop conscients de leurs responsabilités pour déserter, les chirurgiens découragés recourent parfois à l’alcool, aux drogues -dont l’accès leur est facile- ou au suicide, qui n’est pas l’apanage de Monsieur Hollom.

Avec le XIX° siècle, leur reconnaissance comme médecins de plein exercice et comme scientifiques progresse cependant.

Un vrai médecin, pas un simple chirurgien ! Ainsi s’enthousiasment les hommes d’équipage, qui, peu à peu, font une place aux hommes de science dans leur imaginaire, juste à côté des vieilles superstitions Sous les regards admiratifs des matelots. Stephen Maturin trépane un vieux marin, sur l’embelle du navire. La prévention et l’hygiène deviennent une préoccupation.

The Naval Officer’s Manual, for Every Grade in Her Majesty’s Ships, petit chef d’œuvre de litote, conseille aux chirurgiens d’abandonner la traditionnelle présentation des malades au Commandant, voyant en elle une habitude que l’on honore mieux par son omission que par son respect. Elle repose certainement sur de bonnes intentions, mais les bonnes intentions ne sont pas toujours suivies de bons effets. Les malades ont besoin de repos, et la sympathie, malgré les apparences, ne peut pas compenser le désagrément d’une interruption et ses conséquences. Le manuel rappelle que le chirurgien de bord se doit de faire admettre aux malades que la substitution du vin aux autres alcools ne doit pas être considérée comme une pénalité, mais, que, au contraire cette boisson moins alcoolisée est prescrite pour accélérer, au lieu de retarder le retour à la santé.

L’esprit de l’Encyclopédie a pénétré une grande partie des élites, la lutte pour le contrôle des océans n’est pas seulement belliqueuse. Grande-Bretagne et France escomptent découvrir de nouveaux territoires, ou engager des relations avec ceux qui leur étaient fermés, et en retirer, outre des bénéfices économiques, militaires et scientifiques, la gloire de remplir les vides subsistant sur les mappemondes.

 En moins d’un siècle, se succèdent les grandes expéditions de Bougainville (1766 -1767), et de James Cook (entre 1768 et 1779), la circumnavigation de Lapérouse de 1785 à 1788, les expéditions de Dumont d’Urville (1826 et 1837-1839).

En France, la lettre de mission de Lapérouse est accompagnée d’instructions des plus grands savants, l’incitant à observer et décrire les sociétés en faisant abstraction de sa propre société et de ses préjugés, à constituer un catalogue raisonné des connaissances en se fondant sur la distinction entre le vrai et le faux, entre la science et le légendaire. Dans chacune de ces expéditions, on embarque des géographes, des hydrographes, des physiciens, des astronomies, des minéralogistes, des botanistes, des météorologues …

Sur les autres bâtiments, le chirurgien est le scientifique du bord. Il étudie la faune et la flore, la dessine, ramène des spécimens dont on étudiera l’utilité et dont on testera la compatibilité avec le climat européen dans les jardins d’acclimatation.

Le Grand Océan (le Pacifique) est le nec plus ultra des explorateurs. L’escale aux Galapagos illustre ce paradis rousseauiste. Maturin convalescent, protégé du soleil par un pardessus de cashmere délavé et un vieux chapeau de paille, Blakeney et Killick progressent, armés de filets à papillons, bardés de cages à insectes et à oiseaux, tels des enfants faisant l’école buissonnière, ou le Papageno de la Flute Enchantée. S’ils doivent abandonner les spécimens qu’ils ont recueilli, ils anticipent l’escale, trente ans plus tard, du jeune Darwin.

Dans l’ensemble, les scénaristes ont parfaitement rendu le profil d’un médecin des Lumières. Peter Weir, également réalisateur et coproducteur, s’est adjoint la collaboration de John Collee, médecin lui-même, fils d’un Professeur à l’université de médecine d’Edinbourg, ancien urgentiste sur les théâtres de catastrophes.

Bien sûr, le personnage de Maturin, que O’Brian développe dans les 20 volumes de la saga, a été simplifié pour les besoins du scénario. Les seules allusions aux missions d’espionnage de Stephen pourraient passer inaperçues. Il a fallu simplifier l’exploration de ces ténèbres humaines que les hommes de bonne compagnie tentent de tenir à la marge. Les contraintes du film ne laissent de temps que pour évoquer les conflits entre la curiosité du savant et le goût du combat, le relativisme des Lumières et les certitudes patriotiques d’Aubrey.

Stephen Maturin est tout ce que Jack Aubrey n’est pas : d’origine étrangère, à la fois catalan et irlandais, catholique et enfant illégitime ; angoissé, vivant des amours malheureuses avec des femmes insaisissables, alors que Jack déborde d’énergie, a une bonne santé, un bon appétit, un bon sommeil, et le goût des jolies femmes. Sous dépendances toxiques ; peu soucieux de son apparence. Entomologiste, ornithologiste, il incarne l’esprit encyclopédique qui ne met plus Dieu au centre de la Création.

Le relativisme, qui l’amène à s’interroger sur l’évolution et sur l’origine des espèces, trouve sa source dans de sa sympathie pour les mouvements révolutionnaires français et irlandais (O’Brian lui attribue comme parrain un des plus importants membres des United Irishmen). On imagine les dilemmes que, en tant qu’agent de Sa Majesté, et ami du très légitimiste Jack Aubrey, il doit affronter. Avec cela, il est d’un grand courage (voir la scène d’auto-opération) et excellent duelliste.

Jack Aubrey et Stephen Maturin forment un duo d’amis selon une formule qui remonte à Achille et Patrocle, et se poursuit avec Sherlock Holmes et le Docteur Watson. Procédé souvent employé par les auteurs qui situent leur fiction dans un milieu clos au langage particulier, notamment pour donner indirectement des éléments de savoir au lecteur. Le lecteur et le spectateur se réjouissent donc que Maturin ait du mal à retenir le sens des termes de marine, et l’utilité de chaque élément d’un gréement. Plus profondément, l’amitié solide et délicate qui lie le commandant et le chirurgien, leur permet de pressentir les hésitations et les doutes de leur camarade. O’Brian, puis le réalisateur du film évitent ainsi que les héros ne sombrent dans la caricature.

Dans la dernière scène du film Master and Commander, lorsque le capitaine de l’Achéron veut se faire passer pour mort, il se présente à Aubrey comme le chirurgien de son bord. C’est Maturin qui apprendra à son ami que le Docteur Fleury est mort depuis plusieurs semaines. Parallèle au statut d’espion de Maturin, ou clin d’œil à la biographie et à la patrie que Patrick O’Brian, né Richard Patrick Russ, s’est inventées de toutes pièces ?

Anne Bolloré, le 25 janvier 2021

  • [1] Master and commander est, approximativement, l’équivalent d’un lieutenant de corvette, un officier qui n’a pas encore atteint le grade de capitaine, mais auquel on a confié le commandement d’un bâtiment, en l’occurrence la Surprise ,une petite – presque une corvette – et déjà ancienne frégate)
  • [2] Le montage son de Master and Commander (Richard King) est phénoménal, valant au film un de ses deux Oscars (avec la photographie de Russell Boyd)
  • [3] 9 morts, 27 blessés
  • [4] La Navy regroupe les soins à terre ou sur un bateau dédié, lorsque plusieurs bâtiments participent à une campagne

Master and Commander et … l’Hermione ! Extrait de « Petite Ballade littéraire autour de l’Hermione ».

« Quatre navires de la  Royal Navy ont porté le nom d’HMS Hermione…

Le premier HMS Hermione, un vaisseau britannique de 1782, aurait pu croiser notre Hermione, celle de La Fayette. Le hasard des combats ne l’a pas voulu.

Ce navire est pourtant entré dans l’Histoire d’une autre manière et nous l’avons bizarrement retrouvé sur notre route, il y a quelques années.

En 2003, nous sommes à peine à mi-parcours du chantier de l’Hermione. Soudain, c’est le choc “Master and Commander” : grâce au cinéma, une immersion totale, quasi documentaire, sur la vie à bord d’un navire de guerre à l’époque de l’Hermione. Nous en avions rêvé, Peter Weir l’a fait ! 

J’ai appris bien des années plus tard par John Baxter, écrivain australien, auteur de l’e-book Lafayette is here, et ami de Peter Weir, que celui-ci, mal renseigné, voulait tourner son film à bord de l’Hermione… 

Le titre complet du film, “Master and Commander : de l’autre côté du monde” fait référence au dixième volet des aventures de Jack Aubrey et Stephen Maturin, les héros de la saga maritime culte du romancier britannique Patrick O’Brian, librement adaptée par le réalisateur australien.

Le scénario substitue à l’épisode historique de la poursuite de l’Essex de la marine américaine parla Phoebe de la marine britannique lors de la guerre anglo-américaine de 1812, la poursuite par un vaisseau anglais, le HMS Surprise, d’un navire français,l’Acheron   pendant les guerres napoléoniennes.

En me replongeant du coup dans le roman de Patrick O’Brian, j’ai à la toute fin du livre retrouvé…l’Hermione ! L’Hermione anglaise de 1782 qui a connu dans la vraie vie une histoire agitée : en 1797, son équipage s’est mutiné et s’est rendu aux Espagnols. 

Dans le récit de Patrick O’Brian, les marins mutins sont affublés d’un sobriquet honteux : les Hermiones ! 

“Ce fut le plus vilain évènement de toute mon époque. Très brièvement : le voici : un homme qui n‘aurait jamais dû être officier du tout -ayant reçu l’Hermione, frégate de 32 canons- la transforma en un enfer vivant. Dans les Caraïbes, son équipage se mutina et le tua, ce que certains pourraient juger justifié ; mais ils assassinèrent aussi les trois lieutenants et l’officier d’infanterie de marine, de manière horrible, le commis, le chirurgien, le secrétaire, le bosco et un aspirant, après l’avoir poursuivi dans tout le navire, après quoi ils conduisirent la frégate à La Guayra et la livrèrent aux Espagnols avec lesquels nous étions en guerre. Une affaire hideuse du début à la fin”. 

Une affaire qui n’en restera pas là, ni pour le navire, ni pour son équipage. 

L’Hermione, rebaptisée Santa Cecilia…, sera reprise par les anglais, deux ans après la mutinerie de Puerto Rico, par un raid surprise de nuit dans le port espagnol de Puerto Cabello, au Venezuela, un raid entré dans la légende de la Royal Navy. 

Quant aux mutins, “les Hermiones”, ils furent pourchassés par les Anglais sans relâche, ni répit.

Lors du raid britannique, raconte Patrick O’Brian, 

“la plupart des mutins s’échappèrent ; et quand l’Espagne s’allia à nous (les Anglais) contre les Français, bon nombre d’entre eux passèrent aux Etats-Unis. Certains embraquèrent sur des navires marchands : chaque fois qu’on en trouvait un, il était capturé et pendu sans délai ; leur description exacte, leurs tatouages et tout le reste avaient été envoyés dans tous les postes et leur tête était mise à un prix exorbitant” 

Patrick O’Brian “De l’autre côté du monde” Presses de la Cité
Petite ballade littéraire autour de l’Hermione. Benedict Donnelly.

Salut à Michel Le Bris !

Nous l’avions pressenti, Erik Orsenna et moi, pour succéder à Erik à la présidence de la Corderie Royale. Finalement, je ne sais pas trop pourquoi, le projet n’a pas abouti. Cela nous a valu un dîner mémorable – et bien arrosé… – chez Erik dans sa maison de la Butte aux Cailles. J’ai été heureux, un peu plus tard, d’apporter le soutien financier de SFR à son Festival Etonnants Voyageurs. Entre temps, il nous aura fait partager son amour pour la Baie de Morlaix à travers le regard lumineux de son « Hiver en Bretagne ».

Dans son interview à l’Express, il y a une douzaine d’années, il avait évoqué sa relation très singulière avec l’océan : « J’entendais déjà la mer dans le ventre de ma mère. » C’est cette singularité qu’a voulu saluer Anne Donnelly dans son livre « Condamné à mer » dont nous publions ici ce court extrait en hommage à Michel Le Bris, disparu ce dimanche.

Benedict Donnelly
Un hiver en Bretagne. Michel Le Bris

« Michel Le Bris n’a pas de goût pour la fadeur. Impossible d’ailleurs quand on est breton du nord, quand on naît face à la baie de Morlaix. Même si l’arrière saison se pare souvent d’une infinie douceur, nul n’a le loisir de s’amollir dans ce pays de contrastes : comme on dit plaisamment aux touristes, toutes les saisons se succèdent en une journée. Sans parler des coups de vents et des marées d’équinoxes souvent tempétueuses. Qui aime comme moi ce pays, a le goût des saveurs fortes, iodées, éprouve du plaisir à respirer la vase, à la laisser s’incruster sous les ongles de pieds les parant alors d’un drôle de vernis vert de gris. Aimer le vent, aimer la pluie et même, assez rarement, il faut bien le dire, la brume, parce que, de surcroît, le soleil vous sera donné. Ce pays, c’est aussi  le mien et, comme Le Bris, j’accepte de me donner à lui parce que je sais le quitter. C’est dans le champ si vaste de la marée basse où se découvre le territoire des pêches à pied que la puissance de l’origine est fulgurante. Même si tout est fait pour l’aseptiser aujourd’hui, la naissance d’un enfant – ou d’un animal, tient de l’irruption volcanique en milieu aquatique, tant par la violence des mouvements que la viscosité des matières qui protègent et accompagnent le foetus dans sa pousse ». C’est ce à quoi m’ont fait penser ces quelques lignes glanées dans son livre « Un hiver en Bretagne » :

 » Elle s’avance à fleur d’eau, dans un tournoiement de mouettes et de fulmars, glisse sous les vagues en furie, telle une ombre, et meurt sur les galets en un énorme hoquet, que l’on dirait vomi des entrailles de la mer, roule, s’étale, englue sable et galets d’une épaisse couche que déchiquètent déjà des nuées d’oiseaux, et son odeur puissante de ventre en gésine, brassée par des bourrasques, emplit toute la grève : la grande marée du goémon noir. »

Disparition de Georges Pernoud : l’hommage des Mémoires de la Mer

« Merci, Georges !

« Il y a deux arts d’être français et ceux qui l’auraient oublié auraient tort de négliger la chance que nous avons d’avoir deux options au menu, bocage ou grand large ». Régis Debray (« Du génie français »).

Pendant plus de 40 ans, grâce à Georges Pernoud et à son émission Thalassa, chaque vendredi soir, la télévision a mis en lumière la France des grands horizons.

Pour cette ouverture sur le large, nous sommes nombreux, à l’heure des adieux, à lui dire tout simplement merci.

A titre personnel, je lui avais témoigné, il y a 5 ans, lors de la présentation en avant-première du film « L’aventure de l’Hermione », rediffusé à la télévision  ce dimanche 10 janvier – ma gratitude pour son soutien si déterminant dans la réussite du défi improbable de l’Hermione : « Permettez-moi d’adresser un salut personnel et amical à Georges Pernoud dont l’émission Thalassa fête en ce moment ses 40 ans et sans lequel le film que nous allons voir n’aurait pas existé. Nous nous connaissons, Georges et moi, depuis presque aussi longtemps que son émission. Et, si nous sommes ici ce soir, c’est un peu de sa faute ! D’abord parce que nous sommes tous des enfants de Thalassa. Mais aussi et surtout, parce que si l’aventure de l’Hermione a su créer autour d’elle un tel engouement, une telle ferveur, tout au long des 17 années du chantier, c’est notamment à Thalassa qu’elle le doit.

Merci, Georges, d’avoir cru, contre vents et marées, à notre aventure et d’avoir été auprès du grand public un formidable interprète de notre défi associatif 

Salut, Georges et encore merci ! »

Benedict Donnelly

Président de l’Association Hermione-La Fayette de 1993 à 2016, membre du CA du Musée National de la Marine,  initiateur du Festival des Mémoires de la Mer.

Un retour aux sources pour ré-enchanter la voile

Une histoire de la voile

 Le commentaire de Benedict Donnelly sur le dernier livre d’Olivier Le Carrer « Une Histoire de la voile » chez Glénat.

Disons-le d’emblée, cette « histoire de la voile » est d’abord un plaisir…   pour les yeux !

Plus qu’une simple illustration des évolutions qui ont marqué, depuis deux siècles, l’histoire de la voile, « cet art de naviguer pour le plaisir » , l’image est un élément essentiel, structurant, du récit.

Un choix  revendiqué par l’auteur :  l’influence des peintres, des illustrateurs, des affichistes, des photographes a été, pour lui, déterminante dans l’attrait et le rayonnement de la voile.

Avec une subjectivité revendiquée, Olivier Le Carrer nous fait partager les coups de cœur de son musée imaginaire qui ne se cantonne pas aux frontières de l’Hexagone 

Paul Signac, Caspar Friedrich,  Edward Hopper, Winslow Homer, André Collot, Christen Kobke, Haugthon Forrest, John Lynn, Yvon Le Corre, la dynastie Beken, Marc Berthier… : une communauté d’artistes assemblée librement par l’auteur « pour nous dire que, toute laborieuse qu’elle puisse être, la voile est une fête »

Une fête loin d’être réservée, contrairement aux idées reçues, à quelques privilégiés : pas plus hier qu’aujourd’hui ! 

Olivier Le Carrer est, sur ce point, particulièrement convaincant . Son analyse détaillée et…. lumineuse du tableau ci-dessous, peint en 1819 par Caspar Friedrich, en atteste : «  Le peintre allemand d’origine modeste – son père tenait un petit atelier de chandelles -, s’y est vraisemblablement représenté en compagnie de son épouse Caroline. La présence de celle-ci rappelle opportunément que les femmes sont beaucoup plus présentes qu’on ne l’imagine dans l’histoire de la plaisance. Le bateau n’a rien de luxueux ; il pourrait s’agir d’une petite unité de pêche ou de cabotage comme on en trouve couramment dans les eaux danoises où Friedrich a séjourné plusieurs années à la fin du 18ème siècle. »

 Une sortie en mer qui n’a rien d’exceptionnelle :  « Les pêcheurs de tous pays ont toujours su profiter de leur outil de travail pour emmener leurs proches pique-niquer sur l’île voisine quand le ciel – et les contraintes de leur dur labeur -autorisait une pause . Ils ont aussi pris le pli de fêter les grands événements en faisant la démonstration de leurs compétences, autrement dit en organisant des courses aussi âprement disputées que festives».

Preuves à l’appui, Olivier Le Carrer tord le cou à quelques idées reçues bien ancrées dans notre inconscient collectif : 

« Non,le yachting n’a pas été inventé par de riches oisifs soucieux d’en mettre plein la vue à leurs contemporains. Cette caricature, alimentée depuis toujours par une iconographie abondante en bateaux extravagants et milliardaires à casquette, cache une histoire infiniment plus complexe. Les photographies des glorieux géants d’hier sont magnifiques mais trompeuses. A force de prendre toute la lumière, leurs voiles démesurées ont laissé dans l’ombre les véritables artisans du succès de la navigation de loisir : amoureux de la nature, sportifs, simples pêcheurs, aventuriers ou poètes. »

Pas très pertinente non plus, selon l’auteur, la distinction française entre un yachting exclusivement aristocratique jusqu’au milieu du 20ème siècle et une pratique qui ne serait démocratisée qu’à partir de cette date : qu’il s’agisse de compétition, de balade côtière paisible, ou d’expédition aventureuse a bout du monde, les marins de loisir ont toujours eu des profils très divers, représentant toutes les strates de la société. »

Cette remise à l’endroit de l’histoire de la voile de loisir n’est pas déconnectée des enjeux d’aujourd’hui. C’est même tout le contraire !

Olivier Le Carrer ne dissimule pas les effets pervers de la période récente : la bétonnisation du littoral avec ses 160 000 places de pontons bâties en quatre décennies pour des bateaux ventouse dont la plupart ne naviguent guère plus d’une semaine par an ; cette « étrange situation d’une industrie nautique qui vend maintenant des bateaux à 200 000 euros en plus grand nombre que ses modèles d’entrée de gamme », d’un secteur de la location privilégiant les grandes unités, oubliant au passage tous ceux qui aimeraient bien trouver un voilier « réellement adapté à l’usage d’une petite famille » ; l’effondrement de la pratique du dériveur, en partie dû à sophistication coûteuse – un vaurien valait,il y a 60 ans l’équivalent de 1400 euros alors que ses successeurs coûtent aujourd’hui entre 7000 et 13 000 euros .

Mais Olivier le Carrer n’est pas un ronchon nostalgique, loin s’en faut. Ce mordu de surf, longtemps moqué dans les salles de rédaction par les voileux purs et durs, est passionné par les ruptures technologiques, les révolutions architecturales d’hier et d’aujourd’hui qu’il vulgarise ici avec talent. 

S’il appelle à se souvenir des grands moments et des fortes personnalités qui ont marqué la voile d’hier, c’est pour mieux réenchanter la voile d’aujourd’hui. Son livre est un appel à la créativité, à l’imagination et à la transmission pour faire partager au plus grand nombre la beauté et le plaisir de la voile. 

« C’est trop beau, nous n’allons pas garder cela pour nous » : le cri du cœur de Philippe Viannay, le fondateur des Glénans qui ouvre cette « histoire de la voile » est formidablement illustré quelques pages plus loin par l’affiche créée par le peintre Gildas Flahaut pour l’édition 2017 de la semaine du Golfe du Morbihan. L’image encore et toujours …. 

Le Vendée Globe et l’ouverture au monde (suite)

Quel bonheur quand les courses à la voile autour du monde permettent de redécouvrir le monde !  A quelques jours d’intervalle, deux concurrents du Vendée Globe ont  attiré l’attention des médias et des passionnés, qui suivent jour après jour les péripéties de la course autour du monde à la voile en solitaire autour du monde, sur l’Île Macquarie.

C’est sous le vent de cette île, qualifiée par son équipe à terre de « caillou rectangulaire inconnu au sud de la Nouvelle Zélande…  » que Louis Burton s’est abrité pour pouvoir monter en haut de son mât réparer des avaries handicapantes. Quelques heures plus tard, c’est un tweet d’un autre concurrent Romain Attanasio qui mettait à l’honneur l’Île Macquarie : « J+42 Passage entre l’île Macquarie et les rochers de Bishop Island. Les fonds passent de 4000m à moins de 100m en 1 km ! Je m’engage dans ce passage car il y a seulement 2 m de houle derrière moi ».

Un caillou inconnu, l’île Macquarie ? Pas si sûr. Wikipedia, en tout cas, apporte des informations précises : « L’île Macquarie se situe au sud-ouest de l’océan Pacifique, environ à mi-chemin entre la Nouvelle-Zélande et l’Antarctique. Île australienne, elle est administrativement rattachée à la Tasmanie depuis 1890 et est devenue réserve d’État en 1978. Elle dépend depuis 1973 du Conseil de la vallée Huon et figure depuis 1997 sur la liste du patrimoine mondial.

Elle a été découverte par le Britannique australien Frederick Hasselborough en 1810 alors qu’il cherchait des territoires de chasse au phoque. Il la nomma du nom du gouverneur de Nouvelle-Galles du Sud, le colonel Lachlan Macquarie.

Pour en savoir plus, je suis allé sur le site Horizons partagés (https://www.sblanc.com/) d’Agnès Brenière et Samuel Blanc, « guides et photographes passionnés de glaces, de grands espaces et de hautes latitudes. »

Leur article sur l’Ile Macquarie livre un regard passionné et passionnant sur ce « caillou inconnu ».

L’île australienne Macquarie, se trouve à 1000 km au Sud de la Nouvelle-Zélande et à égale distance de la Tasmanie et de l’Antarctique (1500 km).

Elle est la partie immergée du ridge de Macquarie, formé par l’activité des plaques tectoniques pacifique et australienne. L’île est sans doute apparue il y a 600 000 à 700 000 ans et continue de croître à la vitesse de 8 mm par an. De nos jours, l’île Macquarie de forme rectangulaire, occupe une surface de 128 km² (34 km de long pour 5 km de large).
La température moyenne annuelle est de 5°C, mais ce qui caractérise l’île, c’est surtout le vent qui souffle 268 jours par an !!

Macquarie a été découverte par hasard le 11 juillet 1810, par l’équipage du navire de chasse aux phoques Perseverance, commandé par Fréderick Hasselburgh. L’expédition, qui venait de découvrir l’archipel des îles Campbell six mois auparavant, était à la recherche de nouveaux territoires de chasse. L’île fut baptisée en l’honneur du Colonel Lachlan Macquarie, gouverneur de l’état de Nouvelle Galle du Sud de 1810 à 1821. La chasse aux phoques et otaries fut si intense, qu’il faudra attendre les années 1950 pour de nouveau constater la reproduction de ces animaux sur l’île ! Mais le massacre ne s’est pas arrêté là. Les éléphants de mer eux aussi furent chassés, afin de produire de huile à partir de leur graisse. Il en fut de même pour les manchots, bouillis dans de grandes cuves. Deux millions d’entre eux furent ainsi utilisés en une trentaine d’années.

C’est en 1821, que la première vraisemblable expédition scientifique est menée sur l’île. Dirigée par l’amiral russe Bellinghausen, elle réalise la première carte de l’île et récolte les premiers échantillons de plantes et d’animaux. D’autres grands noms visiteront Macquarie, comme le capitaine Scott en 1901.

Mais le tournant scientifique pour l’île sera en 1911. Cette année là, cinq hommes sont déposés par l’expédition australienne dirigée par Douglas Mawson, qui part ensuite hiverner en Antarctique. Pendant deux années et demi, ces hommes établiront un relais radio entre l’Australie et l’Antarctique. Ils exploreront également l’île et leur découvertes et observations, serviront de point de départ à la recherche scientifique. En 1948, le gouvernement australien installe la base de l’ANARE (Australian National Antarctic Research Expeditions), sur l’isthme situé à l’extrémité nord de l’île. Toujours occupée de nos jours, la base a une capacité d’accueil d’environ 40 personnes. La gestion de la base et de l’île, a été confiée conjointement au Tasmanian Parks and Wildlife Service et à l’Australian Antarctic Division

Comme la plupart des îles subantarctiques, Macquarie frappe par sa biodiversité aussi bien sur le plan de la faune, que de la flore. L’île compte 29 espèces d’oiseaux nicheuses dont 2 endémiques (le gorfou de Schlegel et le cormoran de Macquarie) ainsi que 4 espèces de pinnipèdes. On y compte également 45 espèces de plantes vasculaires, dont 4 endémiques (le chou de Macquarie par exemple), 141 espèces de lichens ou encore 135 espèces de champignons. Il s’en est fallu cependant de peu, pour que bon nombre d’espèces d’oiseaux et de plantes disparaissent. En effet, 9 espèces de mammifères ont été introduits sur l’île depuis le début du 19ème siècle. Après le retrait du dernier chat en 2 000, les australiens se consacrent maintenant à l’éradication des rats, souris et surtout lapins qui ont considérablement endommagé la végétation de l’île. Le programme mené depuis 2010 se terminera en 2018. Il implique directement pas moins de 50 personnes, 12 chiens, 4 hélicoptères et 1 navire pour un budget total de 20 millions d’euros.

Avec Courbet et Delacroix, la mer devient paysage !

Nous poursuivons avec Olivier Cena, de Télérama, l’exploration de l’émergence de la mer dans la peinture comme élément à part entière.

Les tableaux du Lorrain ne sont déjà plus des marines. Mais ce ne sont pas encore ce que Gustave Courbet, à la fin des années 1860, appellera des « paysages de mer ». 

Dans un paysage de mer — la série des Vagues (1869-1970) de Courbet ou, auparavant, un petit tableau d’Eugène Delacroix, La Mer vue des hauteurs de Dieppe (1852) —, il y a surtout la mer et le ciel. Ces deux éléments occupent au moins les quatre cinquièmes de la surface du tableau. La présence d’un bateau est superfétatoire. Le romantisme est de mise : Victor Hugo, décrivant l’océan comme une « hydre aux écailles vertes », rôde près des vagues de Gustave Courbet. La mer, violente et inquiétante, est aussi le miroir de l’âme humaine.

La mer orageuse ou La Vague, de Gustave Courbet, 1869-1870 © akg-images

Le Chant des Sirènes dans l’histoire de la musique : un texte inédit du musicologue Michel Verschaeve

Le Chant des Sirènes

Quel marin n’a pas cru un jour entendre le chant des sirènes ?

Cela mérite donc bien quelques pistes musicales à suivre sans danger. En effet, qu’elles soient belles femmes à queue de poisson, ou mi-femmes mi-oiseaux (c’est le cas pour Ulysse) leur chant irrésistible et fatal attire les navigateurs séduits vers les ténèbres.

Mais pour autant en cédant au chant des sirènes, faisons-nous vraiment preuve de faiblesse ?

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Commençons par la Cantate Française qui est à l’Opéra ce que le court métrage est au Cinéma. Notre sujet y est bien évidemment largement traité notamment par Thomas-Louis Bourgeois (1676-1751) un des maîtres du genre.

Sa cantate « Les Sirènes » est formée de récits et airs caractéristiques du goût musical et théâtral de la Régence (1715-1723).

https://www.carus-verlag.com/fr/enregistrements/tous-les-enregistrements/genre/cd-stereo-et-super-audio/carolyn-sampson-les-sirenes-thomas-louis-bourgeois-cantates.html

Continuons avec un compositeur Daniel François Esprit Auber (1782-1871) que l’on connait peut-être plus aujourd’hui pour sa station RER proche du métro Opéra… on imagine mal l’influence considérable qu’a exercé le compositeur de la « Muette de Portici » – jouée plus de 500 fois à Paris – sur d’illustres compositeurs notamment Wagner.

Nous nous dispenserons de l’histoire abracadabrantesque du livret de son opéra-comique « La Sirène » pour retenir qu’un imprésario de l’Opéra de Naples (dont l’emblème de la ville est une sirène) espère entendre son chant incomparable pour l’engager comme Prima donna.

Il n’est donc pas étonnant que le compositeur profite du rôle de Zerlina, la soprano colorature qui incarne la sirène, pour lui confier des airs particulièrement virtuoses :

https://vimeo.com/445481774

Chant de la Sirène à partir de 10:10   /  Prouesse Vocale (voir la partition au-dessus) à partir de 16:47 

Passons maintenant à un des airs d’opéra les plus extraordinaires extrait de « Rusalka ou Roussalka » d’Antonin DVORAK (1841-1904). L’héroïne veut reprendre une forme (entièrement) humaine pour séduire un beau prince. En échange elle doit perdre sa voix, ce qui est un comble pour un opéra ! Évidemment comme nous sommes dans une tragédie lyrique tout finira très (très) mal.

Laissons-nous porter par le chant sublime de cette sirène qui fait part à la lune de ses sentiments les plus profonds et sincères.

Passons maintenant à Alexander von Zemlinsky (1871-1942), compositeur  autrichien post-romantique, héritier direct de Gustav Mahler (1860-1911) et de Richard Strauss (1864-1949). Nous trouvons dans son poème symphonique composé en 1903 « Die Seejungfrau » une musique très expressive, parfois même très sensuelle cadrant parfaitement avec les multiples tourments de l’héroïne, tout cela grâce à une orchestration luxuriante et très « aquatique ».

La valeur de sa musique en général est encore aujourd’hui largement sous-estimée. C’est l’occasion pour nous de lui donner un coup de projecteur.

https://www.youtube.com/watch?v=im2aCZKG8pc&ab_channel=Rodders

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Il existe une forme beaucoup plus modeste mais toute aussi expressive : celle d’une mélodie de Joseph Haydn (1732-1809) intitulée « Mermaid’song » pour chant et piano-forte. Ce compositeur particulièrement prolifique avec près de 1200 composées, représente le style  classique viennois. La musique de ce lied est raffinée, légère et inspirée, le texte « charmant » :

Maintenant les rayons de soleil dansants jouent sur la mer verte et vitreuse,      Viens et je montrerai le chemin où sont les trésors nacrés. 

Viens avec moi et nous irons où poussent les roches de corail.                           Les marées montantes ne supportent aucun retard, les vents orageux sont loin. 

Suivez, suivez, suivez-moi …

Comment ne pas évoquer un pur chef-d’œuvre de la musique française se rapportant directement à notre sujet. Il s’agit du troisième Nocturne  « Sirènes » composé à la toute fin du XIXème siècle par Claude Debussy (1862-1918). C’est une œuvre symphonique avec chœur de femmes (évidemment !) huit sopranos et huit mezzo-sopranos, très délicat à mettre en place.

Le compositeur définissait ses Sirènes en ces termes : « c’est la mer et son rythme innombrable, puis, parmi les vagues argentées de lune, s’entend, rit et passe le chant mystérieux des sirènes ». 

Notons le trait caractéristique de cette œuvre : un chœur féminin qui chante uniquement sur les voyelles « o » et « a » dans un rythme très lascif soutenu par une géniale orchestration.

N’oublions pas aussi La Mer un autre chef-d’œuvre absolu de Claude Debussy composé en 1905 et terminée à Eastbourne lieu « où la mer s’exhibe avec une correction purement britannique ».

Lili Boulanger (1893-1918), morte prématurément à l’âge de 24 ans, fut en 1913 la première compositrice à remporter le Grand Prix de Rome.

Elle était la sœur cadette de l’immense pédagogue Nadia Boulanger qui rappelons-le eut plus de 1200 élèves dont : Leonard Berstein, Eliott Carter, Quincy Jones, Philip Glass, Michel Legrand, Lalo Schifrin, Daniel Barenboim, Astor Piazzola, etc…

On imagine les soirées musicales chez les Boulanger !

« Les Sirènes » sont écrites pour chœur à 3 voix de femmes, chœur mixte en coulisse et piano ou orchestre. Sa musique est très raffinée, en voici le début du texte :

Nous sommes la beauté qui charme les plus forts,

Les fleurs tremblantes de l’écume

Et de la brume,

Nos baisers fugitifs sont le rêve des morts!

J’ajoute ici notre véritable coup de cœur en la personne d’Anton Rubinstein (1829-1894).      Ce génial compositeur, hyper romantique nous livre en 1851 sa deuxième symphonie intitulée « Océan ». Que de chants passionnés de sirènes nous y trouvons, le tout dans une atmosphère particulièrement tourmentée…

Je vous invite à écouter le magnifique deuxième mouvement à 15:55 

Tout y est : mélodies suspendues, accompagnement quasi aquatique, orchestration compacte et saisissante, une partie de contrebasse très présente voulant attirer l’oreille vers les abîmes, harmonie (accords) très tourmentée.

Nous sommes en plein romantisme flamboyant. Il n’est donc pas surprenant qu’il eut comme élève l’illustre Tchaïkovski malgré le fait qu’il se soit senti toute sa vie considéré comme un étranger : « Les Russes me qualifient d’Allemand, les Allemands de Russe, les juifs de chrétien et les chrétiens de juif. Les pianistes me considèrent comme un compositeur, les compositeurs comme un pianiste, les classiques comme un moderne, les modernes comme un réactionnaire. Ma conclusion est que je ne suis qu’un pitoyable individu ».

Heureusement sa musique nous démontre tout le contraire.

Terminons sur une note plus réjouissante. Puisqu’en France tout se termine par une chanson,  je vous propose une surprenante « Mermaid Song » interprétée par The Gloria Darlings !

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Remerciements à Fabrice Conan (historien de l’Art et conférencier) pour le choix du tableau d’entrée qui est une peinture de Frederic Leighton : The Fisherman and the Syren datant de 1858 et visible au musée de Bristol.

A voir d’urgence : « Arctique, la guerre du pôle »

Un film réalisé par Agnès Hubschman, diffusé sur France 5 le 1er décembre 2020

La route maritime du Nord-Est a toujours été un rêve pour des milliers de marins. En raison du réchauffement climatique, cet axe est désormais libre de glaces la majeure partie de l’année. Cette catastrophe pour l’écologie est aussi une aubaine économique au cœur d’enjeux géostratégiques mondiaux.

En accès libre jusqu’au 31 décembre 2020 sur le site de France Télévision.

https://mobile.france.tv/france-5/le-monde-en-face/2095283-arctique-la-guerre-du-pole.html

« France 5 diffuse le mardi 1er décembre un excellent documentaire d’Agnès Hubschman, sur un sujet capital dont on parle trop peu : « Arctique, la guerre du pôle. » Il s’agit de montrer pourquoi et comment un désastre écologique est devenu un enjeu géopolitique de premier plan. Ce désastre, c’est la fonte de la banquise. Le réchauffement climatique bouleverse irrémédiablement les écosystèmes. Mais c’est aussi une aubaine pour les grandes puissances. L’Arctique pourrait en effet être libre de glace d’ici deux ou trois décennies. Cet océan deviendra alors accessible au transport de marchandises, et avec lui les trésors contenus dans son sous-sol : du pétrole, du gaz et des terres rares. 

Ce documentaire d’une heure et demie est à la fois très fouillé, précis, rythmé et pédagogique. Il donne la parole à des experts et expertes, mais aussi à ceux et celles qui ont activement participé aux différents événements relatés : d’anciens ministres des affaires étrangères, des ambassadeurs, etc…

Rappelons que le Pôle Nord n’appartient à personne. Oui, car il est situé dans les eaux internationales. Huit pays sont considérés comme pouvant revendiquer la zone : la Norvège, la Suède, la Finlande, l’Islande, le Danemark, le Canada, les Etats-Unis et la Russie. Mais ce sont loin d’être les seuls intéressés. La Chine, notamment, a vite compris que le raccourci par la nouvelle route maritime du Nord pourrait lui faire gagner un temps considérable dans le transport de marchandises entre Shanghai et Rotterdam

Si l’on peut parler de guerre froide, autour de l’Arctique, ce n’est pas uniquement un mauvais jeu de mot. Un cap important a été franchi l’année dernière, lors d’un conseil de l’Arctique en Laponie. Mike Pompeo, secrétaire d’état Américain, a accusé la Russie et la Chine de vouloir privatiser l’accès à la région : 

« La Russie laisse déjà des empreintes de botte dans la neige. »

Jusqu’où les grandes puissances iront-elles pour imposer leur suprématie au Pôle Nord ?Les conséquences de cet affrontement économique et militaire au sommet du monde se font déjà sentir, avec un trafic maritime croissant, des exploitations gazières et pétrolières démesurées, l’amoncellement de nouveaux déchets. Le Pôle Nord est en train de changer de visage. »

Dorothée Barba sur France Inter le 1er décembre 2020

Le Vendée Globe et l’ouverture au monde

Quel bonheur quand les courses à la voile autour du monde permettent de re-découvrir le monde !

Je n’ai pas boudé mon plaisir à la lecture de l’article de François-Guillaume Derrien sur le Vendée Globe paru dans Ouest-France du 23 novembre.

Article inspiré par la photo ci-dessous prise par un des concurrents du Vendée Globe, Yannick Bestaven, au large des côtes brésiliennes.

Comme le raconte F.G Derrien, les « cailloux » que longent plusieurs concurrents appartiennent à l’ile de Trindade : « une ile découverte en 1501, par le navigateur galicien João da Nova, mais pour le compte du Portugal. Elle a été baptisée par Estevão da Gama, cousin de Vasco de Gama, un an plus tard, du nom qu’elle conserve aujourd’hui.

En 1700, l’astronome anglais Edmond Halley aurait été le premier à débarquer sur le caillou. Il en a pris possession au nom du Royaume-Uni, créant du même coup un conflit diplomatique qui n’a été résolu qu’à la fin du XIXe siècle quand le Brésil – colonisé par les Portugais – a déclaré son indépendance »

Mais, ajoute le journaliste d’Ouest-France, « en amenant des animaux venus d’Europe sur cet îlot fortement vallonné (son point culminant, le pic São Bonifácio, atteint 625 mètres), le chercheur de comètes n’a pas eu là une idée lumineuse.

En 1994, ce sont quelque 800 chèvres, 600 brebis et centaines de porcs qui ravageaient l’île, sa forêt, ses cours d’eau, et impactaient fortement la reproduction des espèces endémiques de tortues (l’île possède la deuxième plus grande communauté de tortues vertes de l’Atlantique sud). 300 ans après, une vaste campagne d’éradication a donc été lancée, au milieu des années 1990)

Une campagne qui porte aujourd’hui ses fruits, la nature reprenant ses droits petit à petit. Mais davantage que l’ïle, c’est tout le secteur que le Brésil a décidé de placer sous protection, en inscrivant en 2018 cette zone parmi ses aires marines protégées. Coraux, poissons et crustacés, dont le crabe jaune en voie de disparition, Trindade est également un lieu de reproduction pour les oiseaux marins. »

Puissent les médias qui suivent le Vendée Globe suivre eux aussi l’exemple d’Ouest-France !

A titre personnel, j’ai essayé autrefois d’inscrire la mémoire de la mer au cœur des aventures à la voile d’aujourd’hui. Directeur de la communication de la Lyonnaise des Eaux à la fin des années 80, j’avais eu à piloter le sponsoring de la tentative du navigateur français Philippe Monnet contre le record de la traversée New-York-San Francisco à la voile. Un record établi en 1851 par le clipper Flying Cloud. Pour accompagner en communication interne ce partenariat, j’avais demandé à un  journaliste-historien de la voile, Daniel Charles, de mettre en perspective le record de Flying Cloud , « irrésistible symbole du rattachement de la Californie aux Etats Unis »

« . .. Au milieu du 19ème siècle, les deux rives des USA étaient alors séparées ou par les Rocheuses ou par le Cap Horn au choix. La Californie n’est atteinte qu’après une demi-année de voyage hasardeux ou dans des chariots bâchés, au travers des terres indiennes pas encore pacifiées ou dans les cabines étriquées des grands packetships. Le bout du monde.

En 1847, la Californie n’est encore qu’une possession éloignée du Mexique. Il y a une grande baie au nord avec une mission : San Francisco de Asis ; le village voisin de Yerba Buena compte 44 maisons, un moulin à vent et six rues. Mais en 1851, l’année où Flying Cloud établit son record, Yerba Buena est devenue San Francisco et les six rues sont devenues soixante-dix sept. Entre-temps, la Californie est devenue territoire des Etats-Unis en 1851). Et on y a découvert de l’or….

En 1849, 50 000 personnes traversent le continent en chariot ; 6500 passent par l’Amérique Centrale et 16 000 par le Cap Horn. Deux cent soixante-quinze  navires atteignent cette année – là San Francisco, qui ne comptait que deux maisons douze ans plus tôt… Vue de la Côte Est ou d’Europe, la Californie devient une fiction pavée d’or. Et l’express pour atteindre ce pays de cocagne est un navire, le clipper…

Chaque nouvelle coque de clipper , chaque nouveau lancement est un évènement, exalté avec le romantisme du temps :

« Et voyez ! Elle frémit ! Elle sursaute, elle bouge, elle paraît éprouver les frissons de la vie au long de cette quille, et repoussant le sol du pied, d’un bond exaltant, joyeux, elle saute dans les bras de l’océan. Et ho ! de la foule assemblée monte un cri, sonore et prolongé, qui à l’océan semble dire ; « Prends-la, ô fiancé, vieux et gris, prends la dans la protection de tes bras avec toute sa jeunesse et se charmes. ».

En anglais, c’est assez beau poème, par un excellent poète, Henry Longfellow, qui célèbre le lancement (le 15 avril 1851) d’un très remarquable clipper, Flying Cloud !

Qu’on en s’y trompe pas : si un poète aussi coté s’épand sur la mise à l’eau d’un navire, c’est qu’un tel lancement n’arrive pas tous les jours. Les clippers sont l’exception plutôt quel a règle. Leurs formes sont si effilées que la charge utile est ridiculement faible ; leurs gréements énormes sont fragiles, donc coûteux. En bref, ce soit des sortes de Ferrari de transport, à une époque où la vitesse prime sur la capacité, parce qu’il y a un boom économique à l’autre bout du continent, que tous s’y vend à n’importe quel prix. Mais cette époque déraisonnable ne n’éternisera pas ; Les vrais clippers – les Formule 1 de transport – ne vivront aux USA que de 1846 à 1859, pour être supplantés par les down-easters, plus volumineux, moins voilés, plus rentables.

1846-1859 : treize ans pour impressionner durablement les imaginations ! Mais treize années cruciales pour les USA. La ruée vers l’or apporte une prospérité sans précédent ; les 15 000 000 de dollars payés par les USA au Mexique pour l’achat de la Californie sont amortis en moins de deux ans. De 1850à 1860, le commerce extérieur US double, de 317 millions de dollars à 680 millions de dollars ; le tonnage de la flotte de commerce s’accroît de près de 70 %. Les clippers extrêmes produits par Griffith, Mc Kay, Pook, Webb… sont les porte-drapeaux de cette abondance : ce sont eux qui entreront dans la légende, eux que l’on retiendra. Et, parmi eux, Flying Cloud, qui se révèlera le meilleur compromis entre taille et performances. »

Benedict Donnelly

Le commentaire de Frédéric Brunnquell sur le prix du film des Mémoires de la Mer 2020 « Poisson d’or, Poisson Africain »

Prix du film des Mémoires de la Mer 2019  pour « L’odyssée des forçats de la mer », le réalisateur Frédéric Brunnquell a rejoint en 2020 le jury Films des Mémoires de la Mer.

Il nous livre ici son regard sur le prix du film 2020 « Poisson d’or, Poisson Africain », réalisé par Moussa Diop et Thomas Grand. 

« Poisson d’or, poisson africain porte la force de la découverte ethnologique dans ce qu’elle a de meilleur. Le film que nous avons primé cette année nous plonge dans le monde inconnu et saisonnier de la pêche à la sardinelle et de son exploitation au large des côtes sénégalaise. C’est un film absolu dont la précision puise dans le meilleur du grand reportages et y ajoute la justesse empathique et la compréhension fine du meilleur des documentaires. Nous découvrons les réalités complexes d’une communauté provisoire composée d’enfants, de femmes et d’hommes venus de toute l’Afrique de l’Ouest exploiter la ressource abondante en poissons des côtes de la Casamance.

C’est une histoire de survie, de pratiques ancestrales, loin de toute modernité. Les hectares de rivages sur lesquels les pêcheurs débarquent les caisses de poissons et où s’installent les ateliers de fumage, sont une arène médiévale dans laquelle toute une communauté joue sa survie au risque imminent et permanent de la mort ou de la maladie.

Le film est aussi une implacable réflexion sur la vie dans un univers où l’engagement physique et le risque, son corollaire, sont les uniques valeurs marchandes d’humains démunis.

Le film révèle que sur ces plages l’organisation complexe de ces pêcheries artisanales fait vivre toute une région qui s’étend sur plusieurs pays voisins. L’arrivée inéluctable de navires industriels et de la construction d’usines, à capitaux chinois, de farine de poissons menace tout cet équilibre économique à la sociologie si riche. Au nom du profit et de la mondialisation galopante, cet univers à la fois brut et diablement sophistiqué pourrait périr. Pourtant, comme le dit un jeune guinéen dans l’atmosphère enfumé d’un four à sardinelle : « je ne suis à la recherche que du bonheur ».

Frédéric Brunnquell