L’hommage de Lucien Gourong à Mikaël Yaouank, fondateur des Djiboudjep

Mikaël Yaouank, le fondateur du groupe des Djiboudjep, est décédé ce  jeudi 4 juin.

Mikaël Yaouank, le fondateur du groupe des Djiboudjep

Lucien Gourong, écrivain, formidable conteur, notamment d’histoires de mer vécues dans une famille de l’île de Groix, la sienne,  où on est marin de père en fils, a été un de ses compagnons de scène et de vie.  Il lui rend ici hommage.

Lucien Gourong a accompagné pendant 20 ans, depuis les tout débuts et jusqu’au voyage américain,  l’aventure de l’Hermione et contribué plus que tout autre à l’ancrer dans l’imaginaire maritime. Je l’avais sollicité, il y a quelques jours à peine, pour une chronique sur une chanson de mer. Je suis honoré qu’il ait  proposé au Festival des Mémoires de la Mer de publier son  hommage à Mikaël Yaouank.

Benedict Donnelly 

 Le Groupe Djiboudjep en 1977

Mikaël Yaouank, le créateur des Djiboudjep, vogue vers l’île de l’éternelle jeunesse

Djiboudjep ! Depuis 40 ans le mot claque d’un port à l’autre comme un cri de ralliement. A rejoindre un bistrot, à Valparaiso, à Shanghai, à Buenos-Aires ou à Port-Tudy en Groix où a sévit le plus célèbre groupe de chants de marins du monde, Djiboudjep, littéralement « P’tit bout de Joseph », sobriquet d’un mousse groisillon qui deviendra le grand-père du célèbre bistrotier Alain Beudeff dans la grande montée qui descend du Bourg au port. C’est Michel Tonnerre, descendant de marins insulaires, grand poète et chanteur à la voix de stentor océanique, parti en 2012 rejoindre lui aussi le Paradis des hommes au sang salé, qui a baptisé Dijoudjep dans les années 70 le groupe crée par lui et Mikaël Yaouank, inoxydable pilier de la formation que ce dernier a animée pendant près d’un demi-siècle.

Le renouveau du chant de marin

Djiboujed est le suprême symbole du renouveau des chants de marins non seulement en Bretagne mais à travers le monde entier. J’ai entendu nos pêchus lorientais passer en boucle à Val d’Or en Abiti-Témiscamingue dans un estaminet dont le couple de tenanciers était devenu fan après les avoir entendus au festival de Saint-Jean-Port-Joli au Québec où ils ont été souvent programmés. On les a aussi écoutés en Centre Afrique, Suisse, Flandre, Sicile et bien sûr dans tout l’hexagone portant haut et fier la tradition de la chanson de mer et le drapeau du beau pays de Lorient la bretonne jolie, subliminal clin d’œil à cette traditionnelle chanson séculaire « Les filles de Lorient » que le groupe révéla au public en remettant au goût du jour la romance des jeunes promeneuses le long de la Cale Ory attendant leur promis au temps de la Compagnie des Indes.

La mer, rien que la mer, toute la mer, à boire et déguster

Mikaël Yaouank, c’était une gueule de bat-la-houle taillée à la hache d’abordage, une voix rocailleuse d’un tempestaire capable de faire taire une bordée de tosse-mer en ribote dans n’importe quel abri côtier du moment qu’il fût doté d’un bar, une tête de caboche capable de la plus grande aménité. Mikaël, mon vieux pote de scène, de bringue et de troquet, a commencé à chanter avec un compère lorientais Yan Ber au tout début des années 1970. Que ce soit en solo, en duo, en groupe, notre Yaouank national a tout chanté du répertoire inspiré par la mer, ses hommes, ses aventures, tout, pratiquement tout, chansons, ritournelles, romances, rengaines, complaintes, ballades, tout du moment que le contenu en fut empreint d’océanité : « A Lorient la jolie », « Les trois marins de Groix », « Allons à Lorient pêcher la sardine », « Le Corsaire Grand coureur », tous ces antiennes locales, qui se retrouvent aujourd’hui dans les anthologies maritimes. Toutes celles-là mais aussi les compositions contemporaines de Michel Tonnerre dont certaines, comme « Mon petit garçon » ou « Le Gabier Noir », semblent surgir tout droit de l’époque de la vieille marine à voiles. Tonnerre et Yaouank, ce fut d’abord une affaire d’insigne amitié autour de la passion commune de la mer, des marins et des bateaux. Et vogue le bateau des copains d’abord

Mikaël Yaouank, le pilier de Djiboudjep

Né à Lorient – à la clinique Blanqui précise-t-il en riant, de parents venus de Casablanca où ils étaient réfugiés – Mickaël Yaouank a vécu à Toulhars, la plage à la mode de Larmor-Plage, une enfance et une adolescence bercées par le ressac des marées. Et le folk. Celui de Pete Seeger, le pope du genre, mort à 94 ans en 2014. Onzième et dernier enfant d’une phratrie dont la mère à l’allure élégante était une militante bretonne résolue, Mikaël n’avait rien d’autre que la musique en tête. Il s’y aventure très tôt avec le duo Yan Ber et Mikaël avant de se lancer seul dans le répertoire maritime écumant les bars de Keroman. « C’est là que tout a commencé en 1970 », me confiait-il en 2014, où, pour le pied, le peps, il tonitrue des chansons traditionnelles de marins accompagné par un chœur de potes ». Le succès est immédiat et si éclatant que Jo Gragnic de la maison Ar Folk lui propose de produire un 33 tours (il y en aura d’autres). C’est à Kéroman qu’il rencontre Michel Tonnerre qui travaille à la marée chez son père. Lui aussi fait dans la chanson de marins mais écrit et interprète ses propres textes. Ils partagent les scènes de comptoirs avant de créer Djiboudjep où entrera Gégé Bonnot, puis Patrick le Garrec en 1975, folk singer fou des Dubliners, qui a mis aussi le cap sur le rivage de l’île des morts marins en mai 2013, le plus fidèle compagnon de Mikaël durant 30 ans alors que le groupe voit défiler quantité de musiciens parmi lesquelles Etienne Granjean et Pierrick Lemou, ex de la Mirlitantouille.

Djiboudjep a été le groupe le plus incontournable des bistrots et salles des fêtes de Bretagne. Et de l’Interceltique qui depuis des décennies s’achève inexorablement par un cabaret avec Yaouank et ses compères. « Je continue » me confie avec malice Mikaël « j’aime chanter, j’aime l’ambiance que dégagent ces refrains de grand vent et d’iode. Et faire ça, c’est quand même autre chose que d’aller à l’usine ». Sacré Mikaël, vieux pote fréquenté en tout bien tout honneur depuis 50 ans avec qui j’avais créé en 1982 un spectacle iodé intitulé « Bitte bosses et largesses » en compagnie d’Hélène et Jean François, sans toi la chanson de marin ne serait pas celle qu’elle est aujourd’hui.

Le 23 novembre dernier, alors que tu préparais un événement pour célébrer les 50 ans de Djiboudjep, tu étais encore avec ce groupe sur la scène rennaise du festival Yaouank où étaient venus te rejoindre Grandjean et Lemou, anciens comparses du groupe. Tu est parti, toi l’aède de la mer, à l’aube du 4 mai, comme dit ton neveu Guillaume, qui a beaucoup chanté avec toi, emporté par un « sale crabe ». Putain de jeu de mots. Un jour peut-être le monde maritime t’élèvera une stèle. Elle se dressera dans le ciel du pays de Lorient la jolie. Avec à tes côtés, à la barre, et au comptoir, Michel Tonnerre, Gilles Beuzet, Patrick Garrec, compagnons de Djiboudjep, voguant sur des océans où le seul vent qui pousse la barque de nuit, ce bag noz qui conduit au Bro ar Ré Youank, la terre de l’éternelle jeunesse, sera celui d’un spleen empli de vague à l’âme.

Lucien Gourong
5 mai 2020

Juin 1940 : après Dunkerque, la flotte française se met hors d’atteinte.

Suite de notre chronique « 1940,  année de ruptures, de tragédies et de résistances pour la Marine française ».  avec l’aide du livre de Luc-André Lenoir   « Résister sur les mers ».

Après l’évacuation de Dunkerque, pour la Marine Française :

« dans les ports de l’Ouest, la priorité devient d’évacuer les bâtiments vers l’Afrique du Nord ou l’Angleterre. … Les ports de la mer du Nord, de la Manche et de l’Atlantique sont entièrement évacués et toute la flotte se met hors d’atteinte, souvent quelques heures avant l’arrivée des allemands.

Sur les 300 bâtiments de la marine française, quinze ont été coulés en action depuis septembre 1939, six se sont sabordés, et quarante sont restés à Toulon. Le reste a pris le large, principalement vers l’Afrique du Nord, le Levant, l’Extrême-Orient, les Antilles et surtout la Grande-Bretagne.

Dans les ports de Plymouth et Portsmouth principalement, deux cuirassés, huit torpilleurs et deux contre-torpilleurs ont trouvé refuge, ainsi que sept sous-marins, dont le Surcouf, le plus grand submersible du monde. Les petites unités ne sont pas en reste, et ont majoritairement choisi l’île à défaut de pouvoir envisager un plus long voyage : on compte quinze chasseurs et plusieurs dizaines de patrouilleurs. De même, 135 navires de commerce sont disséminés dans 23 ports. Le pays allié recueille un dixième des bâtiments français, et un septième de sa marine marchande. »

Luc-André Lenoir   « Résister sur les mers ».

A suivre : l’épopée de l’appareillage du cuirassé Jean Bart en fin de construction début juin 40 à l’arsenal de Saint Nazaire.

« Normandie Impressionniste 2020 » : nos coups de cœur !

A l’origine, la nouvelle édition de Normandie Impressionniste devait se tenir du 3 avril au 6 septembre 2020. Un temps menacée d’annulation en raison de l’épidémie, elle aura finalement lieu du  4 juillet au 15 novembre prochain. 

Certaines expositions ont néanmoins dû être annulées. Notamment l’exposition “Plein air. De Corot à Monet”, prévue à Giverny. Heureusement, le musée Giverny Impressionnisme nous permet de la découvrir virtuellement.   

A voir tout particulièrement le tableau de Camille Corot : « Trouville , bateaux de pêche échoués dans le canal »

Bonne nouvelle : ,l’exposition consacrée par le Musée des Pêcheries de Fécamp à Eugène Le Poittevin, intitulée « L’invention d’Etretat, Eugène Le Poittevin, un peintre et ses amis à l’aube de l’impressionnisme », un temps menacée, aura bel et bien lieu du 14 Juillet au 15 novembre 2020.

Peintre de la marine, Eugène Le Poittevin (1806-1870) a peint surtout des marines et des scènes de pêcheurs sur la côte de Normandie et aux Andelys. Il est considéré comme un précurseur de l’impressionnisme.

A voir notamment, le regard de Le Poittevin sur le monde de la pêche et la communauté des pêcheurs : 

Le Poittevin
Pêcheurs de rocailles au pied de l’aiguille d’Etretat »
Collection Les Pêcheries.vMusée de Fécamp.
Cliché : François Dugué
Le Poittevin  
Pêcheurs à Etretat 
Huile sur panneau 
Collection Les Pêcheries, Musée de Fécamp.
Cliché François Dugué

Vroom, le « père » de la peinture de marines

Nous poursuivons avec Olivier Cena, de Télérama, l’exploration de l’émergence de la mer dans la peinture comme élément à part entière. 

Le Retour à Amsterdam de la deuxième expédition aux Indes orientales (1599), Vroom

« Jusqu’à la fin du Moyen Age, la mer est un signe : une petite surface bleue ou verte animée de lignes évoquant une onde sans écume. Avec Patinir, elle devient un élément symbolique, représentée en plongée comme si le regard de l’artiste se trouvait en hauteur. Cette vue aérienne fictive correspond à la nouvelle cartographie de la Renaissance qui développe l’aperçu « à vol d’oiseau » des territoires.

Dès la toute fin du XVIe siècle, avec un tableau d’histoire, Le Retour à Amsterdam de la deuxième expédition aux Indes orientales (1599), Vroom, plus réaliste, abaisse le point de vue à la hauteur d’un grand mât puis à hauteur d’homme. La Mer devient la mer.Un siècle après Patinir apparaît donc Vroom. Derrière cette onomatopée se cache Hendrick Cornelisz (v. 1563-v.1640), peintre hollandais considéré comme le père de la peinture de marines.

Ce genre nouveau naît aux Pays-Bas parce que s’y développe, au XVIIe siècle, la navigation marchande. Il prospère peu après en Angleterre pour les mêmes raisons — mais le négoce était aussi l’origine des bas-reliefs phéniciens représentant des navires marchands douze siècles avant notre ère. La peinture de marines perpétue la traditionnelle représentation d’embarcations diverses connue depuis l’Antiquité, mais de cette glorification du commerce, Vroom a fait un genre en soi. Il n’en est pas pour autant un très grand peintre. D’autres que lui, aux Pays-Bas, porteront en ce XVIIe siècle magnifique la peinture de marines à des sommets de grâce et de puissance : Jan Porcellis, les Van de Velde père et fils, Jan Van de Cappelle, Albert Cuyp ou Jacob Van Ruisdael. En Italie, le genre passionne peu — le Napolitain Salvator Rosa ou le Florentin Antonio Tempesta livrent bien quelques mers se déchaînant contre les falaises, sans pour autant se spécialiser dans ce type de représentations.

Olivier Cena, de Télérama

Mai 1940 : l’évacuation de Dunkerque

Suite de notre chronique « 1940,  année de ruptures, de tragédies et de résistances pour la Marine française ».

Le cinéma a fait entrer dans la légende l’évacuation des troupes alliées de Dunkerque de la fin mai au début juin 40 , baptisée « Opération Dynamo ».

Dunkerque de Christopher Nolan

Avant Dunkerque de Christopher Nolan, huit films l’avaient déjà évoquée. Vincent Dupire, journaliste à France 3 Hauts de France, les avait recensés et commentés en 2017 au moment de la sortie du film de Nolan, sur le site de France Télévision.

Dans son livre   » Résister sur les mers », Luc-André Lenoir évoque ainsi l’opération Dynamo :

« Bientôt, devant l’avancée fulgurante des Allemands et le succès total du Blietzkrieg, il faut se résoudre à procéder à l’évacuation de Dunkerque et ce sont près de 400 000 soldats alliés qui sont pris en tenaille, dont 125 000 Français. L’opération Dynamo des Britanniques, mis en oeuvre à la hâte après l’examen de différentes options, implique toute la marine sur place, et de nombreux bâtiments français, ainsi que 700 embarcations civiles de toutes sortes. Il faut multiplier les aller-retours entre le port de Dunkerque et ses plages, et Douvres, à une quarantaine de milles marins. Entre le 29 mai et le 4 juin, les voyages se succèdent sous la pression aérienne allemande, et une majorité des soldats est acheminée, à l’exception de 35 000 Français, restés pour contenir l’avancée ennemie à terre. Ils sont faits prisonniers. Sur le millier de bateaux impliqués, plus de deux cents ont sombré. La Marine Française perd trois torpilleurs : la Bourrasque (qui transportait 500 hommes) , le Sirocco, et le Foudroyant. »

 » Résister sur les mers », Luc-André Lenoir

Dans son livre L »épopée silencieuse Service à la mer 1939-1940″ paru en 1942, Georges Blond nous jette au cœur de Dunkerque avec des mots qui valent bien des images :  

« De Zuydcoote à Dunkerque, un long serpent sombre interminable est allongé sur la plage. A la jumelle, on découvre que son dos est fait d’un moutonnement de casques. De ce serpent sont détachés des files perpendiculaires, qui vont jusqu’au bord de la mer jusque dans la mer, ce sont les soldats qui embarquent. Devant Malo, devant Zuydcoote, des navires s’emplissent à mesure que les embarcations détachent les hommes de la plage. Le serpent se prolonge jusqu’au port de Dunkerque, jusqu’aux jetées et jusqu’à l’extrémité des jetées, jusqu’à tomber dans la mer. Pour tous ces hommes, la mer est le salut. » 

L’épopée silencieuse Service à la mer 1939-1940″, Georges Blond

Dans « L’épopée silencieuse »,  Georges Blond rend un hommage vibrant aux équipages des navires de commerce français réquisitionnés pour l’évacuation des troupes britanniques et françaises :

« Les noms de ces navires de commerce, ces gracieux noms pacifiques qu’on croirait créés pour être assemblés en poésies, en comptines pour les enfants : Côte-d’Azur, Côte-d’Argent, Saint-Octave et Saint-Camille, Douaisien et Rouen, Versailles, Versailles, Aîn-el-Turk, Ophélie, Newhaven.. Ces noms sont presque inconnus. Plongés, brûlés rougis à blanc dans le feu de la guerre, ils restent trop obscurs.  Aucune croisière, aucune course sur les anciens océans n’est comparable au métier infernal qui a été celui de ces capitaines, de ces équipages. Ce métier aurait écœuré les Frères de la Côte. Auprès de cette forme de guerre, la guerre des colonels Bramble est un jeu de clubmen. L’amiral Abrial, commandant les forces maritimes du Nord, l’a dit en propres termes, il l’a même écrit : « J’ai vu plusieurs fois moi-même les capitaines de ces navires avant leur appareillage, et j’ai eu l’impression, chaque fois, que je les envoyais à la mort…. »

A partir des rapports de capitaines de ces navires marchands « réquisitionnés », Georges Blond nous restitue jour après jour, heure après heure, la réalité crue de Dunkerque. 

« Nous sommes le 31 mai, il est 9 heures. Le Côte-d’Argent ( « un petit paquebot qui faisait les voyages d’Angleterre, tranquillement amarré à la gare maritime de Calais le 10 mai au matin, lorsque son commandant a reçu l’ordre d’appareiller le plus rapidement possible vers Dunkerque pour y être réquisitionné par la Marine Nationale » ) accoste à la jetée Est. Un officier de la police de la navigation la renvoie : cette place est prise. Appareillage. De 9 h 15 à 10 h 45, la Côte-d’Argent manœuvre sous le bombardement et sous la canonnade à la recherche d’un poste d’accostage. Impossible d’embarquer des troupes à la plage, le personnel  de pont – huit hommes ! – ne pouvait armer qu’une seule embarcation. Le manège de la Côte-d’Argent n’échappe pas aux hommes pressés sur les appontements; à la jumelle, on les voit faire des signes. Ils viennent de voir deux vapeurs coulés en vingt minutes, ils tremblent de voir couler celui-ci, de le voir flamber, inutile, avant qu’il ait pu les arracher à ce sol mortel. La Côte-d’Argent tente d’accoster successivement à l’ancienne jetée Ouest, au quai Félix-Faure. A 10 h 45, accoste à l’appontement du nouveau sas. Les soldats embarquent par les échelles, se laissent glisser sur le ventre, encombrés, alourdis de sacs, de casques; au bas des échelles, les marins les relèvent, les poussent, leur distribuent des brassières de sauvetage, les entassent. Un obus tombe sur l’appontement, fauche un groupe. 11 h 10 : appareillage. Quatorze cents soldats ont embarqué en vingt-cinq minutes.  Presque tous sont muets, beaucoup ferment les yeux et dorment. Enfin dormir…. »

Naufrage et Naufragés

« Décidément le naufrage… et les naufragés inspirent le débat public ! Après le récent « Tract de Crise » de Gallimard , c’est le Président de la République lui-même qui, lors d’une visioconférence avec les acteurs de la culture, évoque le naufragé le plus célèbre de la littérature : Robinson Crusoé.

Du coup, j’ai demandé à Gilbert Buti, coauteur avec Alain Cabantous du livre de référence « De Charybde en Scylla, risques, périls et fortunes de mer du 16 ème siècle à nos jours » de mettre en perspective pour les Mémoires de la Mer la réalité et la symbolique du naufrage.

Dans le même temps, j’ai proposé à Oliver Le Carrer qui, il y a un an presque jour pour jour, ouvrait  à Fécamp la première édition du Festival des Mémoires de la Mer en évoquant Robinson Crusoé avec des élèves de 5 ème, de donner à chaud son sentiment sur cette irruption inattendue du personnage de Daniel Defoe dans la parole publique.

Benedict Donnelly

Le naufrage : la catastrophe par excellence

« Je me plaçai sur la poupe pour contempler ce terrible spectacle. Les uns se noyaient à l’intérieur d’un navire, d’autres se jetaient à l’eau pour disparaître presque aussitôt, d’autres encore s’agrippaient à des radeaux ou à des barils. Des gentilshommes étaient cramponnés à des madriers, d’autres criaient sur le pont appelant Dieu à leur secours. Les capitaines jetaient à la mer leurs chaînes, leurs pièces de monnaie et les vagues continuaient de déferler, arrachant parfois un homme au passage. D’un côté la tempête, de l’autre un rivage hostile où les indigènes nous guettaient, trépignant de joie au spectacle de notre infortune, prêts à sauter sur le premier d’entre nous qui atteignait le rivage pour le dépouiller de tout ce qu’il portait et ne lui laisser que la peau nue !

Tout n’est-il pas dit, ou presque, sur le naufrage dans ce bref témoignage d’un des officiers du Lavia, bâtiment de l’Invincible Armada jeté sur les côtes irlandaises en août 1589 ? Faut-il aller plus loin que ce récit pris sur le vif pour évoquer le naufrage associé à toute aventure maritime ? C’est le risque majeur de la navigation, la catastrophe par excellence, qu’elle se produise dans les vastes et lointains océans comme dans les eaux familières du petit cabotage. Les événements et les clichés se bousculent immédiatement dans nos représentations : du naufrage de Paul de Tarse, un peu tombé dans l’oubli il est vrai, à ceux plus médiatisés de la Méduse ou du Titanic, sans parler de ceux du Torrey Canyon sinon du Costa Concordia ! Ces fortunes de mer invitent à décrypter leur complexité, à pointer leurs traits communs, à mettre au jour leurs singularités et place dans la mémoire collective.

Le mot et la chose

Cette figure emblématique de la catastrophe tirerait son nom du verbe frangere (briser, rompre). Car le naufrage est bien une rupture. Outre les dégâts matériels provoqués, c’est une rupture avec les premiers temps d’une traversée dans laquelle le fracas l’emporte sur l’ordonnancement réglé de la navigation.

En dépit de leur caractère lacunaire, les statistiques relatives aux naufrages sont impressionnantes. Entre 1824 et 1962, il y aurait eu dans le monde environ 13 000 naufrages, soit un tous les trois ou quatre jours (évaluation à pondérer selon type, taille et portée des navires). Toutefois, eu égard l’augmentation très sensible des trafics et en corrélant le rapport hommes/naufrages, force est de reconnaître que chacune des catastrophes fait entre six et huit victimes, moyennes dont on sait les variables qu’elles dissimulent. Au reste, pour des bornes chronologiques semblables, c’est la pêche qui constitue la navigation la plus dangereuse avec des pertes, partiellement connues, qui se situent au-delà de celles-ci enregistrées pour des périodes plus anciennes par les grandes compagnies de commerce comme la V.O.C. néerlandaise ou la C.I.O. française, voire la Carrera de Indias.

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Robinson à l’Elysée

“Quand Robinson part, il ne part pas avec des grandes idées de poésie ou de récit. Il va dans la cale chercher ce qui va lui permettre de survivre. Du fromage, du jambon, des choses très concrètes”, 

Emmanuel Macron le 6 mai dernier lors d’une vidéo conférence avec les acteurs de la culture.

Le président Emmanuel Macron a-t-il voulu saluer à sa façon l’anniversaire de la première édition du Festival des Mémoires de la Mer ? On pourrait le penser à entendre sa référence appuyée à l’expérience de Robinson Crusoé – l’un des thèmes mis en valeur à Fécamp en mai 2019 – lors d’une récente rencontre avec des professionnels de la culture inquiets de l’avenir d’un secteur contraint à l’inactivité pour cause d’urgence sanitaire. 

Au moment d’annoncer les mesures prévues par le gouvernement – notamment en faveur des intermittents du spectacle – le Président appelle à la rescousse le fameux héros de Daniel Defoe, via la lecture qu’en a faite Simon Leys, pour suggérer que l’idéalisme n’est pas incompatible avec le pragmatisme, bien au contraire. Extrait du commentaire présidentiel : “Quand Robinson part, il ne part pas avec des grandes idées de poésie ou de récit. Il va dans la cale chercher ce qui va lui permettre de survivre. Du fromage, du jambon, des choses très concrètes”.

Comme on pouvait s’y attendre, cette histoire de jambon et de fromage a valu au chef de l’état des commentaires acerbes de la part de certains professionnels et quelques railleries sur les réseaux sociaux… 

Difficile pourtant de reprocher à un responsable politique d’évoquer un grand auteur quand il parle à des représentants du monde de la culture… même si, pour cette fois, ceux-ci auraient sans doute préféré parler comptabilité. Il est d’ailleurs plutôt rassurant de voir un président de la république s’intéresser à la littérature; cela n’a pas toujours été le cas.

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Le salut d’Isabelle Autissier à Luis Sepúlveda

A toi qui sais ce qu’est le grand vent ; celui qui retrousse les babines des eaux et fait se coucher les herbes en Patagonie.

A toi qui sais ce qu’est la souffrance, quand elle martyrise ton peuple ou dévaste la vie sauvage ;

A toi qui sais ce que le combat veut dire quand il se fait au risque de longues années de prison ;

A toi qui sais ce que solidarité veut dire, construisant avec d’autres humains des résistances et des compagnonnages ;

A toi qui sais ce que les mots veulent dire pour porter les témoignages et les espoirs ;

A toi qui auras su témoigner et témoignera longtemps encore de ce qu’est l’humanité quand elle se montre sous son meilleur jour.

A toi qui nous accompagneras encore longtemps sur les chemins de la révolte et de la poésie ;

Mon salut fraternel et maritime.

Isabelle

Le salut à Luis Sepúlveda d’Erik Orsenna et des Mémoires de la Mer

Hommage au grand écrivain chilien, décédé le 16 avril dernier à Oviedo en Espagne

« Pour les fous d’histoires, les religieux des quatre mots magiques (il était une fois), pour quelqu’un qui plus est de ma sorte (Cubain d’origine et pour un douzième brésilien) , l’Amérique est une mine aux trésors. Avec un chef coron dans chacun des pays du Grand Cône. Borges pour L’Argentine ; Garcia Marquez pour la Colombie ; Vargas Llosa pour le Pérou.

Pour mon si cher Chili , le choix est difficile. Trois noms me viennent , comme à vous tous. Relisez le Chant Général ( le bien nommé ) de l’immense poète Neruda. Embarquez-vous avec Francisco Coloane, car rien ne vaut , dans un livre ou sur un bateau , de partir pour le Cap Horn (foi de récidiviste).

Et saluez Sepúlveda. Bien sûr retrouvez les romans d’amour que lisait son vieux devenu légendaire, Antonio Jose Bolivar. Mais promenez vous ailleurs ! Cet homme nous aura tant emmenés. Devenez chat, torero, mouette, escargot. Tant de personnages vous attendent. Tant de lieux magiques, entre mer (déchaînée) et cordillère (glacée).

En ces jours de confinement, quoi de mieux que traverser des frontières.

Et d’abord celle qui bêtement sépare les vivants et les morts.

Juste le temps d’aller embrasser Sepúlveda.

Un abrazo, Luis. Respect et gratitude. »

Erik Orsenna

« Dans son livre « Le neveu d’Amérique », Luis Sepúlveda évoque une traversée de 500 miles sur un ferry, le « El Colono », depuis  l’île de Chiloe au sud du Chili jusqu’à la Patagonie. A un moment donné de la traversée, lorsque le ferry est déjà entré depuis quelques heures dans un des fjords de Patagonie, tout à coup le bateau réduit sa vitesse.

« Comme d’autres passagers, je me penche sur la rambarde de tribord pour voir ce qui se passe. Avec un peu de chance, on peut parfois observer les évolutions d’une baleine ou d’une bande de dauphins. Aujourd’hui, il ne s’agit pas de cétacés mais d’un bateau qui gagne en netteté à mesure qu’il se rapproche. C’est une chaloupe chilote. Une petite embarcation d’environ huit mètres de long sur trois de large, poussée par la brise qui gonfle son unique voile. … » Qui ose, mange », disent les Chilotes. Celui que je vois passer, assis à la poupe, les mains fermement serrées sur la barre du gouvernail, telle une prolongation de son corps qui s’enfonce dans l’eau par l’amure de poupe, est un Chilote qui a osé « élever » des hêtres, des mélèzes, des peupliers, des eucalyptus, des tecks, a guidé leur croissance de longues années durant en leur suspendant des pierres de différents poids, jusqu’à ce que les troncs atteignent leur maturité et les courbures exigées pour obtenir une mâture ferme et souple. Je le vois remercier d’un signe de main le capitaine d’avoir donné l’ordre de réduire la vitesse afin que le petit bateau ne soit pas déstabilisé par les vagues que soulève El Colono. Il navigue maintenant sur le grand fjord et je sais qu’il se rend aussi à Corcovado, sur le terrible golfe de Penas, par les canaux Messier, El Indio, le détroit de Magellan, en haute mer, sans radar, sans radio, sans instruments de navigation, sans moteur auxiliaire, sans rien de plus, ni rien de moins, que sa connaissance de la mer et des vents. »

Extrait du « Neveu d’Amérique » de Luis Sepúlveda, traduit de l’espagnol par François Gaudry, paru aux Editions Métailié.