L’hommage de Lucien Gourong à Mikaël Yaouank, fondateur des Djiboudjep

Mikaël Yaouank, le fondateur du groupe des Djiboudjep, est décédé ce  jeudi 4 juin.

Mikaël Yaouank, le fondateur du groupe des Djiboudjep

Lucien Gourong, écrivain, formidable conteur, notamment d’histoires de mer vécues dans une famille de l’île de Groix, la sienne,  où on est marin de père en fils, a été un de ses compagnons de scène et de vie.  Il lui rend ici hommage.

Lucien Gourong a accompagné pendant 20 ans, depuis les tout débuts et jusqu’au voyage américain,  l’aventure de l’Hermione et contribué plus que tout autre à l’ancrer dans l’imaginaire maritime. Je l’avais sollicité, il y a quelques jours à peine, pour une chronique sur une chanson de mer. Je suis honoré qu’il ait  proposé au Festival des Mémoires de la Mer de publier son  hommage à Mikaël Yaouank.

Benedict Donnelly 

 Le Groupe Djiboudjep en 1977

Mikaël Yaouank, le créateur des Djiboudjep, vogue vers l’île de l’éternelle jeunesse

Djiboudjep ! Depuis 40 ans le mot claque d’un port à l’autre comme un cri de ralliement. A rejoindre un bistrot, à Valparaiso, à Shanghai, à Buenos-Aires ou à Port-Tudy en Groix où a sévit le plus célèbre groupe de chants de marins du monde, Djiboudjep, littéralement « P’tit bout de Joseph », sobriquet d’un mousse groisillon qui deviendra le grand-père du célèbre bistrotier Alain Beudeff dans la grande montée qui descend du Bourg au port. C’est Michel Tonnerre, descendant de marins insulaires, grand poète et chanteur à la voix de stentor océanique, parti en 2012 rejoindre lui aussi le Paradis des hommes au sang salé, qui a baptisé Dijoudjep dans les années 70 le groupe crée par lui et Mikaël Yaouank, inoxydable pilier de la formation que ce dernier a animée pendant près d’un demi-siècle.

Le renouveau du chant de marin

Djiboujed est le suprême symbole du renouveau des chants de marins non seulement en Bretagne mais à travers le monde entier. J’ai entendu nos pêchus lorientais passer en boucle à Val d’Or en Abiti-Témiscamingue dans un estaminet dont le couple de tenanciers était devenu fan après les avoir entendus au festival de Saint-Jean-Port-Joli au Québec où ils ont été souvent programmés. On les a aussi écoutés en Centre Afrique, Suisse, Flandre, Sicile et bien sûr dans tout l’hexagone portant haut et fier la tradition de la chanson de mer et le drapeau du beau pays de Lorient la bretonne jolie, subliminal clin d’œil à cette traditionnelle chanson séculaire « Les filles de Lorient » que le groupe révéla au public en remettant au goût du jour la romance des jeunes promeneuses le long de la Cale Ory attendant leur promis au temps de la Compagnie des Indes.

La mer, rien que la mer, toute la mer, à boire et déguster

Mikaël Yaouank, c’était une gueule de bat-la-houle taillée à la hache d’abordage, une voix rocailleuse d’un tempestaire capable de faire taire une bordée de tosse-mer en ribote dans n’importe quel abri côtier du moment qu’il fût doté d’un bar, une tête de caboche capable de la plus grande aménité. Mikaël, mon vieux pote de scène, de bringue et de troquet, a commencé à chanter avec un compère lorientais Yan Ber au tout début des années 1970. Que ce soit en solo, en duo, en groupe, notre Yaouank national a tout chanté du répertoire inspiré par la mer, ses hommes, ses aventures, tout, pratiquement tout, chansons, ritournelles, romances, rengaines, complaintes, ballades, tout du moment que le contenu en fut empreint d’océanité : « A Lorient la jolie », « Les trois marins de Groix », « Allons à Lorient pêcher la sardine », « Le Corsaire Grand coureur », tous ces antiennes locales, qui se retrouvent aujourd’hui dans les anthologies maritimes. Toutes celles-là mais aussi les compositions contemporaines de Michel Tonnerre dont certaines, comme « Mon petit garçon » ou « Le Gabier Noir », semblent surgir tout droit de l’époque de la vieille marine à voiles. Tonnerre et Yaouank, ce fut d’abord une affaire d’insigne amitié autour de la passion commune de la mer, des marins et des bateaux. Et vogue le bateau des copains d’abord

Mikaël Yaouank, le pilier de Djiboudjep

Né à Lorient – à la clinique Blanqui précise-t-il en riant, de parents venus de Casablanca où ils étaient réfugiés – Mickaël Yaouank a vécu à Toulhars, la plage à la mode de Larmor-Plage, une enfance et une adolescence bercées par le ressac des marées. Et le folk. Celui de Pete Seeger, le pope du genre, mort à 94 ans en 2014. Onzième et dernier enfant d’une phratrie dont la mère à l’allure élégante était une militante bretonne résolue, Mikaël n’avait rien d’autre que la musique en tête. Il s’y aventure très tôt avec le duo Yan Ber et Mikaël avant de se lancer seul dans le répertoire maritime écumant les bars de Keroman. « C’est là que tout a commencé en 1970 », me confiait-il en 2014, où, pour le pied, le peps, il tonitrue des chansons traditionnelles de marins accompagné par un chœur de potes ». Le succès est immédiat et si éclatant que Jo Gragnic de la maison Ar Folk lui propose de produire un 33 tours (il y en aura d’autres). C’est à Kéroman qu’il rencontre Michel Tonnerre qui travaille à la marée chez son père. Lui aussi fait dans la chanson de marins mais écrit et interprète ses propres textes. Ils partagent les scènes de comptoirs avant de créer Djiboudjep où entrera Gégé Bonnot, puis Patrick le Garrec en 1975, folk singer fou des Dubliners, qui a mis aussi le cap sur le rivage de l’île des morts marins en mai 2013, le plus fidèle compagnon de Mikaël durant 30 ans alors que le groupe voit défiler quantité de musiciens parmi lesquelles Etienne Granjean et Pierrick Lemou, ex de la Mirlitantouille.

Djiboudjep a été le groupe le plus incontournable des bistrots et salles des fêtes de Bretagne. Et de l’Interceltique qui depuis des décennies s’achève inexorablement par un cabaret avec Yaouank et ses compères. « Je continue » me confie avec malice Mikaël « j’aime chanter, j’aime l’ambiance que dégagent ces refrains de grand vent et d’iode. Et faire ça, c’est quand même autre chose que d’aller à l’usine ». Sacré Mikaël, vieux pote fréquenté en tout bien tout honneur depuis 50 ans avec qui j’avais créé en 1982 un spectacle iodé intitulé « Bitte bosses et largesses » en compagnie d’Hélène et Jean François, sans toi la chanson de marin ne serait pas celle qu’elle est aujourd’hui.

Le 23 novembre dernier, alors que tu préparais un événement pour célébrer les 50 ans de Djiboudjep, tu étais encore avec ce groupe sur la scène rennaise du festival Yaouank où étaient venus te rejoindre Grandjean et Lemou, anciens comparses du groupe. Tu est parti, toi l’aède de la mer, à l’aube du 4 mai, comme dit ton neveu Guillaume, qui a beaucoup chanté avec toi, emporté par un « sale crabe ». Putain de jeu de mots. Un jour peut-être le monde maritime t’élèvera une stèle. Elle se dressera dans le ciel du pays de Lorient la jolie. Avec à tes côtés, à la barre, et au comptoir, Michel Tonnerre, Gilles Beuzet, Patrick Garrec, compagnons de Djiboudjep, voguant sur des océans où le seul vent qui pousse la barque de nuit, ce bag noz qui conduit au Bro ar Ré Youank, la terre de l’éternelle jeunesse, sera celui d’un spleen empli de vague à l’âme.

Lucien Gourong
5 mai 2020

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