La Tempête dans la musique baroque française, un texte inédit du musicologue Michel Verschaeve

La Tempête (tout comme le sommeil, la descente des Dieux, les musiques tendres et plaintives, etc…) est un passage incontournable dans au moins une des tragédies mises en musique d’un compositeur baroque (Lully, Campra, Rameau, Destouches…).

Il faut bien savoir que l’apparition de l’Opéra en France va déclencher beaucoup de surprises (pour être aimable) de la part du public et de certains critiques

En effet, au Moyen-Âge, à la Renaissance et jusqu’au pré-baroque, on pouvait écrire de la musique qui n’avait aucun ou très peu de rapport avec la signification du texte, cela peut nous paraître aujourd’hui difficile à comprendre. Bien entendu, il y avait des exceptions comme la Bataille de Marignan de Janequin.

C’est Monteverdi (1567-1643) dans sa seconda pratica qui va faire entendre musicalement le bruit des épées (style concitato) dans son Combat de Tancrède et Clorinde.
Une véritable révolution : la musique de film venait d’être officiellement créée !

Il ne faut donc pas s’étonner du texte virulent de Charles de Saint-Évremond (1616-1703) sur les Opéras (1677) : « L’esprit ne pouvant concevoir un héros qui chante, s’attache à celui qui le fait chanter »

Quoi qu’il en soit la tragédie mise en musique va triompher et va user de tous ses artifices pour éblouir le public que ce soient par la musique, le livret et aussi (et peut-être surtout) la mécanique permettant des changements éblouissants de décors et d’effets (digne des productions hollywoodiennes!) pour satisfaire le Merveilleux, composante essentielle de l’opéra baroque. On ne baissait le rideau qu’à la fin du spectacle, les changements de décors se faisaient à vue.

Seule « ombre » au tableau : la lumière qui reste à la bougie, il faudra attendre l’arrivée tardive du gaz puis de l’électricité pour révolutionner cet élément essentiel au théâtre et à l’opéra.

La première tempête « revendiquée » de l’opéra baroque est celle d’Alcione (1706) de Marin Marais (joué par Gérard Depardieu dans le film : Tous les mains du monde).

En fait c’est une erreur : la première est celle de Thétis et Pelée (1689) de Pascal Colasse (« sbire » de Lully) qui orchestrait les opéras du florentin.

Notons qu’un illustre inconnu très talentueux nommé François Chauvon fait éditer en 1723 ses Charmes de l’Harmonie véritable guide des effets à utiliser dans l’opéra. Il s’agit d’un ensemble de recettes musicales (tempeste, musique bacchique, chant lugubre, musique champestre, musique infernale, musique gaye, etc..).

En ce qui concerne le traitement « pédagogique » de la tempête on peut constater bon nombre de notes répétées exprimant le chaos reliées entre elles par des jaillissements de notes peignant les aquilons furieux, effet assuré !

Elle est aussi souvent liée aux musiques infernales et parfois même à un monstre, c’est le cas dans Dardanus (1739 & 1744) de Rameau qui cultive ce merveilleux d’une manière tout à fait saisissante.

Mais il n’y a pas que dans l’Opéra que nous trouvons des tempêtes.

La Cantate « Françoise » (qui est à l’Opéra ce qu’est le court-métrage au Cinéma) très en vogue dans la première partie du XVIIIème siècle a tous les avantages.

Elle utilise les mêmes sujets, les mêmes artifices de composition mais se révèle être beaucoup moins onéreuse que le Tragédie mise en musique puisque elle nécessite 1, 2 voire maximum 3 chanteuses et chanteurs, accompagnés par un petit effectif instrumental ce qui permettait de les interpréter dans les salons, sa mise en scène étant beaucoup plus accessible.

L’abondance des éditions atteste l’engouement du public pour ces mini-opéras.

Notons qu’une compositrice (c’est exceptionnel pour l’époque) Elisabeth Jacquet de la Guerre composa une très subtile et magnifique cantate Le Déluge (sujet tiré de l’Écriture Sainte) qui cette fois-ci n’évoque pas les Dieux (que l’on prononçait Dieusse pour exprimer le pluriel) mais Dieu (dont le souffle anima les mortels).

Il est celui qui déclenche la tempête pour punir, mais qui ramène aussi à la sérénité (Hatez-vous d’embellir les Cieux, rassurez la terre tremblante).

Mais d’une manière générale on fait appel à la mythologie, les déesses et dieux caractérisant de façon à peine déguisée (surtout dans le prologue des opéras) le monarque et sa cour.

Pour Rameau, la cantate Thétis met en compétition Jupiter et Neptune dans des passages forts tempétueux ayant pour but d’épater afin de conquérir le cœur de Thétis qui dans le troisième et dernier mouvement (toujours moralisateur) privilégie celui d’un simple mortel.

Que l’amour seul vous détermine
Ne consultez que votre cœur

Un dernier pan (encore fort méconnu) de l’histoire de la musique vocale baroque française est le nombre considérable d’Airs Sérieux et à Boire.

Tous les compositeurs (qui parfois voulaient rester dans l’anonymat) en ont composés. Les recueils édités (donc chantés) par Ballard en témoignent. Le champion toute catégorie est indiscutablement Jean-Baptiste de Bousset (1662-1725) né près de Dijon. Il en a composé plus de sept cents ! Tout est prétexte à boire : les amours contrariées, l’ancien a qui l’on demande de consommer sa cave avant que les héritiers n’en profite, plaintes pour tapage nocturne, alors buvons plus tôt, la tempête inondant la cave, on demande à Bacchus de changer l’eau en vin pour y faire naufrage, etc..

Dans la représentation instrumentale et vocale de la Tempête, l’orchestre peut exprimer toute sa puissance de feu et les actrices et acteurs (c’est ainsi que s’appelaient à l’époque les chanteuses et les chanteurs) toute leur voix et leur sensibilité.

Remerciements à Fabrice Conan (historien de l’Art et conférencier) pour le choix du Naufrage de Pierre-Jacques Volaire (1726-1799).

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