Robinson à l’Elysée

“Quand Robinson part, il ne part pas avec des grandes idées de poésie ou de récit. Il va dans la cale chercher ce qui va lui permettre de survivre. Du fromage, du jambon, des choses très concrètes”, 

Emmanuel Macron le 6 mai dernier lors d’une vidéo conférence avec les acteurs de la culture.

Le président Emmanuel Macron a-t-il voulu saluer à sa façon l’anniversaire de la première édition du Festival des Mémoires de la Mer ? On pourrait le penser à entendre sa référence appuyée à l’expérience de Robinson Crusoé – l’un des thèmes mis en valeur à Fécamp en mai 2019 – lors d’une récente rencontre avec des professionnels de la culture inquiets de l’avenir d’un secteur contraint à l’inactivité pour cause d’urgence sanitaire. 

Au moment d’annoncer les mesures prévues par le gouvernement – notamment en faveur des intermittents du spectacle – le Président appelle à la rescousse le fameux héros de Daniel Defoe, via la lecture qu’en a faite Simon Leys, pour suggérer que l’idéalisme n’est pas incompatible avec le pragmatisme, bien au contraire. Extrait du commentaire présidentiel : “Quand Robinson part, il ne part pas avec des grandes idées de poésie ou de récit. Il va dans la cale chercher ce qui va lui permettre de survivre. Du fromage, du jambon, des choses très concrètes”.

Comme on pouvait s’y attendre, cette histoire de jambon et de fromage a valu au chef de l’état des commentaires acerbes de la part de certains professionnels et quelques railleries sur les réseaux sociaux… 

Difficile pourtant de reprocher à un responsable politique d’évoquer un grand auteur quand il parle à des représentants du monde de la culture… même si, pour cette fois, ceux-ci auraient sans doute préféré parler comptabilité. Il est d’ailleurs plutôt rassurant de voir un président de la république s’intéresser à la littérature; cela n’a pas toujours été le cas.

Sur le fond, Emmanuel Macron ne s’éloigne pas trop du « vrai » Robinson qui dit avoir pris avant de débarquer : « … du pain, du riz, trois fromages de hollande, cinq pièces de bouc séché, et un petit reste de blé d’Europe… » Et on ne peut guère donner tort au Président sur le fond : dans l’urgence, il faut d’abord penser à sauver de quoi survivre dans l’immédiat.

S’il avait en tête le texte original, Emmanuel Macron aurait même pu aller plus loin en rappelant que ce souci de l’intendance ne s’était pas limité au seul moment du naufrage. Pendant les deux semaines qui suivent, Robinson va consacrer toute son énergie à organiser la récupération de choses utiles sur le navire échoué à proximité du rivage. Pendant ce temps, aucune réflexion sur son triste sort : toutes ses pensées sont mobilisées sur la nécessité de multiplier les va-et-vient à l’aide de radeaux entre l’épave et la terre pour transborder le maximum de choses avant que le mauvais temps ne finisse de détruire la coque. 

On pourra tout de même objecter au Président que si le naufragé ne formule pas de grandes questions existentielles tout au long des quelques pages pendant lesquelles il récupère ce qu’il peut, celles-ci – et d’une façon plus générale son avenir – sont présentes en filigrane à chaque ligne dans le choix des objets qu’il retire de l’épave : car après « le fromage et le jambon », ce sont des sacs de clous, des pièces de fer, de la poudre, des armes, des couteaux, des éléments de gréement, de la toile à voile, du fil et des aiguilles, le coffre du charpentier avec ses outils… Tout ce qu’il faut en somme pour construire sa vie d’après.

Ce souci non formulé de l’avenir prend d’ailleurs un tour amusant quand Robinson tombe sur une grosse somme d’argent dissimulée dans un tiroir de la cabine du commandant : « Vanité des vanités ! m’écriai-je; métal imposteur, que tu es vil à mes yeux ! À quoi peux-tu me servir ? tu ne vaux pas la peine que je me baisse pour te ramasser (…) demeure donc où tu es, ou plutôt va au fond de la mer ! »  Après avoir donné un libre cours à mon indignation, je me ravisai pourtant tout à coup, et, prenant cette somme avec les ustensiles que j’avais trouvés dans l’armoire, j’empaquetai le tout dans un morceau de toile… »

Olivier Le Carrer

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